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"Le Maître de l’œuvre" (légende normande de l'apprenti assassiné)

 
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MessagePosté le: Jeu 12 Fév - 07:57 (2009)    Sujet du message: "Le Maître de l’œuvre" (légende normande de l'apprenti assassiné) Répondre en citant

Le Maître de l’œuvre
La version normande (de Norrey, Calvados) de la légende de l’apprenti assassiné par le maître architecte jaloux
Source : Légendes normandes, de Gaston Lavalley (1867)

***

Prologue

Une des nombreuses voitures, qui faisaient alors le service de Caen à Bayeux, venait de s’arrêter à Bretteville-l’Orgueilleuse. Deux jeunes gens sautèrent de l’impériale plutôt qu’ils n’en descendirent, emportant avec eux tout leur bagage : un sac en toile, un bâton, un album ; avantage inappréciable qui n’appartient qu’aux célibataires.

A peine arrivés, nos voyageurs se dirigèrent vers l’église avec un empressement qui dénotait, sinon une certaine exaltation religieuse, du moins un goût prononcé pour l’archéologie. Ils firent le tour du monument ; en visitèrent l’intérieur, et sortirent bientôt pour se consulter sur l’emploi de leur journée.

— Il est midi, dit l’un des touristes en tirant sa montre, et j’ai plus faim de beefsteak que d’architecture.
— J’allais te faire la même réflexion, répondit l’autre. Il faut déjeuner au plus vite.

Tous deux se précipitèrent dans la cuisine de l’hôtel du Grand-Monarque et s’assirent devant une petite table en sapin. Les fourchettes se dressent, les mâchoires s’entrechoquent, le silence le plus complet s’établit entre les deux compagnons de route. C’est le moment de vous dire en peu de mots ce qu’ils sont, pourquoi nous les voyons attablés dans l’hôtel du Grand-Monarque, et ce qu’ils se proposent de faire.

Le premier répond au nom de Léon Vautier. Ses traits ne sont pas précisément réguliers, mais ses yeux sont pleins de feu et d’intelligence. S’il sourit devant vous, vous comprenez immédiatement que vous ne parlez pas à un sot. Sorti de l’école des Beaux-Arts, Léon Vautier avait travaillé sous la direction d’un architecte du gouvernement. Au moment où nous le rencontrons, il venait d’être chargé par la commission des monuments historiques, instituée près le ministre de l’intérieur, de l’inspection de quelques-uns des édifices religieux de la Basse-Normandie.

Son compagnon s’appelait Victor Lenormand. Il n’avait pas de mission du gouvernement, mais c’était le fidèle Achate du jeune architecte. Comme il avait une jolie fortune et des prétentions, peu justifiées, à la peinture, il se faisait un plaisir de suivre son ami dans ses pérégrinations officielles, croquant un paysage par-ci, un monument par-là, et se composant des cartons qui devaient, selon ses espérances, le conduire au Temple de mémoire. Il est vrai qu’il avait déjà essayé de faire parler les cent bouches de la renommée en exposant son fameux tableau du Quos ego. Son Neptune, avec sa barbe inculte et mélangée d’herbes marines, avait bien l’air de dignité qui convient au souverain des eaux. Seulement notre artiste avait eu la malencontreuse idée de mettre dans la main du dieu un poisson que le jury ne trouva pas de son goût. Victor se consola de ce premier pas de clerc en rimant force épigrammes contre ses juges ; mais la blessure n’en était pas moins douloureuse, et le moindre mot qui lui rappelait son tableau du Quos ego faisait saigner la plaie mal fermée de son amour-propre.

Le déjeuner fini, Léon se fit indiquer par la servante de l’auberge le chemin qui conduit au petit village de Norrey ; et les deux amis reprirent leur bagage. L’architecte ayant levé machinalement les yeux vers l’enseigne du Grand-Monarque partit d’un grand éclat de rire.

— Ce chef-d’œuvre vaut bien un coup d’œil, dit-il en montrant du doigt la figure du héros d’Ivry, enluminé comme un ivrogne qui sort du cabaret.

— En effet, ce n’est pas mal ! Il a l’air d’avoir abusé du premier de ses trois talents, le bon Henri !

Ce diable à quatre A le triple talent De boire, etc...

Je soupçonne l’artiste d’avoir eu des relations avec les ligueurs. C’est une satire, ce portrait-là !

— Est-ce tout ce que tu as remarqué ?

— Mon Dieu, oui !

— Comment ! tu n’admires pas sa cotte de mailles ? de vraies écailles de poisson ! Le peintre aura vu ton tableau. C’est un plagiaire.

— Quoi que tu en dises, répliqua Victor en prenant feu, je soutiens que pas un des membres du jury ne serait capable de donner à Neptune un tel cachet d’originalité. Ces messieurs sont habitués à se traîner dans les ornières de la tradition. Ils m’ont trouvé ridicule, et je m’y résigne ; mais on sera bien obligé de reconnaître en moi le courage de défendre un système ; ce dont tu ne saurais te vanter... car tu ne penses encore que par le cerveau de tes professeurs.

— Qu’en sais-tu ? Je n’ai encore rien produit.

— Je m’en aperçois bien ; car tu n’es guère indulgent pour les autres. Il n’y a pas de critiques plus aboyeurs que ceux qui n’ont rien imaginé. Je crois que tu suivras la loi commune. Imbu, nourri des idées de tes maîtres, tu seras tout surpris de copier là où tu croyais créer. L’architecture est morte !...

— Oui : Ceci tuera cela ! Voir Notre-Dame de Paris !

— Vous n’avez plus, continua Victor en s’échauffant, ce sentiment patriotique et religieux, ce souffle divin qui inspirait les architectes du moyen âge. Si vous construisez une église, vous faites une mauvaise imitation de nos salles de spectacle, vous copiez un temple grec, ou vous construisez une espèce de gare de chemin de fer. Et chacun connaît le maçon qui bâtit ces masures, tandis que les noms de ceux qui ont élevé les cathédrales de Noyon, de Chartres, de Reims, l’admirable façade de Notre-Dame, ne nous sont pas conservés !

— Sic vos non vobis ! soupira mélancoliquement une voix de basse-taille derrière les deux amis.

— Qui se permet d’écouter aux portes ? dit Victor en se retournant vers le nouveau venu.

— Vous vous parlez en latin ? dit Léon Vautier ; je ne jouis pas de cet avantage ; mais voici mon camarade qui parle hébreu. La preuve, c’est qu’il vient de me tenir un long discours dans cette langue.

— C’est-à-dire que je ne me suis pas bien expliqué ! répondit le peintre en se mordant les lèvres.

— J’ai pourtant compris, dit l’étranger en s’interposant comme pacificateur, que votre ami regrette l’oubli qui pèse sur les noms des maîtres de l’œuvre.

— On voit que monsieur est versé dans l’histoire de l’architecture, dit Léon Vautier.

Et, pour la première fois, il songea à examiner l’étranger.

C’était un homme de cinquante à cinquante-cinq ans. Son costume était celui d’un paysan endimanché : blouse bleue, pantalon de toile, cravate rouge avec un gros nœud dont les bouts se balançaient au vent, chapeau de paille et souliers ferrés. Mais, si l’on venait à observer sa toilette, à considérer plus attentivement sa tournure et ses manières, il sautait aux yeux que ce personnage devait porter l’habit avec autant d’aisance que la blouse.

— Si je ne m’abuse, dit-il, j’ai l’honneur de parler à des artistes, et, comme je les ai en grande estime...

— Vous avez peut-être été du métier ? demanda Victor.

— Vous désirez savoir mon nom ? répondit l’étranger en souriant finement. Au temps où je me servais de cartes de visite, on y lisait : Louis Landry, et au-dessous : procureur du... procureur de... procureur imp... suivant les variations du baromètre politique. J’ai déjà servi, — comme vous le voyez, — deux ou trois gouvernements. Cela fatigue à la longue. Aussi me suis-je décidé sans peine à céder la toge à la magistrature militante. J’ai suivi le précepte de Virgile... je me suis fait paysan ! Comme tel, j’aime à exercer l’hospitalité, et j’espère, si cela ne dérange pas vos projets, vous amener dîner chez moi.

On était arrivé devant l’église de Norrey, une des curiosités du pays.

— Vous désirez la visiter ? dit l’ancien magistrat. Je vais chercher les clefs chez le sonneur. Attendez-moi.

Il partit et revint bientôt avec les clefs.

— Voilà un charmant morceau du treizième siècle, s’écria Léon Vautier en contemplant avec délices la tour élégante de l’église de Norrey.

— Et voilà un charmant magistrat du dix-neuvième ! dit Victor. Il va nous ouvrir la porte du sanctuaire, en attendant qu’il nous ouvre celle de la salle à manger.

Le dialogue fut interrompu par l’arrivée de M. Landry.

— Un peu de patience, mes amis ! dit le Mécène bas-normand en tournant et retournant la clef dans la serrure.

On entra dans l’église.

Léon Vautier en eut pour une bonne heure à satisfaire sa curiosité. Son regard interrogeait chaque détail d’ornementation avec autant d’ardeur que l’artiste du moyen âge en avait mis à fouiller la pierre. Quand ils furent sortis de l’église, les deux jeunes gens s’assirent sur un tertre de gazon, ouvrirent leurs albums et commencèrent un dessin du monument.

— Prenez un siège et donnez-vous la peine de vous asseoir, dit gravement Victor à leur complaisant cicerone.

— Volontiers ! répondit l’ex-magistrat en prenant place entre les deux jeunes gens ; je taillerai les crayons.

— Non, vous nous raconterez quelque grand scandale de cour d’assises.

— Y songez-vous ? J’ai tout oublié en dépouillant la robe de magistrat. Je préfère vous raconter une histoire locale. Ce lieu où nous sommes assis tranquillement a été le théâtre d’un drame sanglant.

— Vous me faites frémir ! Commencez toutefois votre récit ; j’adore le drame... fût-il de M. Dennery !

— Puisque vous l’exigez, j’appelle à mon secours feu mon éloquence de ministère public ; puisse-t-elle ne pas blesser les oreilles délicates de mon auditoire ! Or donc, voici l’histoire du maître de l’œuvre de Norrey :


I. Pierre Vardouin [le maître]

Tandis que saint Louis régnait à Paris, Pierre Vardouin goûtait à Bretteville les douceurs d’une royauté non contestée. A coup sûr il n’eût pas été le second à Rome, mais il était certainement le premier dans son village. Il suffira d’un mot pour faire comprendre de quel respect, de quelle vénération on entourait ce grave personnage. Il était : Maître de l’œuvre. C’était ainsi qu’on désignait les architectes avant le seizième siècle. Les moindres détails de l’ornementation et de l’ameublement étant aussi bien de son ressort que la construction des édifices et la direction des travaux, le maître de l’œuvre devait joindre à une étude approfondie de son art des connaissances vraiment encyclopédiques. A lui de bâtir les châteaux forts des seigneurs ; à lui de bâtir les monastères et les églises. Ce dernier attribut lui donnait aux yeux du vulgaire un caractère sacré, presque sacerdotal. Aussi les maîtres de l’œuvre partageaient-ils souvent les honneurs réservés aux nobles et aux abbés. On plaçait leurs tombeaux dans l’église qu’ils avaient construite, et le sculpteur n’oubliait pas de leur mettre des nuages sous les pieds, distinction qu’on n’accordait alors qu’aux personnes divines.

Mais il y avait une autre cause à la renommée de Pierre Vardouin. Les mœurs, le langage, les costumes, le gouvernement changent avec le temps ; mais les préjugés, les petitesses du cœur humain ne suivent pas les variations du calendrier. Que le treizième ou le dix-neuvième siècle sonne à l’horloge du temps, les sept péchés capitaux n’en sont pas moins à l’ordre du jour. On accepte une réputation faite, parce qu’on ne se sent pas de force à lutter contre l’opinion générale ; mais si votre voisin a du talent, vous en parlez comme d’un homme ordinaire ; vous vous feriez tort à vous-même plutôt que de servir à son élévation. Il est très-difficile d’avoir du mérite dans la ville qui vous a vu naître.

Les habitants de Bretteville avaient donc Pierre Vardouin en grande estime, parce qu’il venait de loin. On ne connaissait pas le lieu de sa naissance, on ne savait pas au juste dans quel chantier ni sous quel patron il avait fait son apprentissage ; mais il s’était établi tout à coup à Bretteville, se faisant précéder d’une réputation plus ou moins méritée, répétant à qui voulait l’entendre qu’il avait travaillé sous les maîtres les plus illustres et émerveillé les gens du métier par son bon goût, ses nouveaux procédés et l’élégance de ses constructions. Pourquoi abandonnait-il le théâtre de ses triomphes ? Pourquoi s’enterrait-il dans un village à peine connu ? On ne se le demandait même pas. Il fit si bien son apologie, vanta si habilement ses connaissances, que son éloge fut bientôt dans toutes les bouches. Chacun proclama son talent.

Les notables de Bretteville, entraînés par ce concert de louanges, et prenant, comme toujours, la voix du peuple pour la voix de Dieu, demandèrent comme une grâce au nouvel arrivé d’achever l’église du village. Pierre Vardouin se fit prier quelque temps pour la forme et accepta de grand cœur des propositions qui venaient flatter si à propos sa vanité. Il s’installa donc avec sa fille et les maîtres ouvriers dans la maison dite de l’œuvre, qu’on plaçait habituellement dans le voisinage de l’édifice en construction.

S’il n’avait pas l’inspiration de la plupart des artistes de son temps, il possédait assez bien les ressources du métier et savait remplacer, par la pratique et l’expérience, ce qui lui manquait en théorie ou en largeur de vues. Il se mit ardemment à l’ouvrage, ne songeant guère à travailler pour la gloire de Dieu, mais désirant frapper l’esprit de ses nouveaux concitoyens et agrandir sa renommée. Son nom était gravé sur sa porte avec cette orgueilleuse inscription : vir non incertus, l’homme illustre ! empruntée à Gilabertus, architecte de Toulouse.

La tour s’élevait, s’élevait à vue d’œil et commençait à dominer tout le village. Chaque habitant pouvait apercevoir, de ses fenêtres ou de son jardin, les manœuvres des ouvriers suspendus aux échafaudages. La plupart, n’osant porter un jugement sur ce qu’ils étaient incapables de comprendre, se contentaient d’admirer sur la foi de la renommée de Pierre Vardouin. Le maître de l’œuvre ne trouvait pas partout la même indulgence. Les esprits forts de l’endroit, — ces gens qui aiment à critiquer en raison directe de leur ignorance, — parlaient déjà librement sur son travail à mesure qu’il approchait de sa fin. On n’aimait pas la forme des gargouilles, qui vomissaient l’eau du sommet du corps carré ; la flèche ne s’annonçait pas bien, elle était trop massive, elle ne s’élançait pas gracieusement dans les airs. Ces commentaires ne se faisaient pas à huis clos ou à voix basse ; car le désir de se faire remarquer entre pour beaucoup dans l’esprit de ceux qui les font. Bien que Pierre Vardouin ne le cédât à personne sous le rapport du contentement de soi-même, bien qu’il fût convaincu de sa supériorité, il fut blessé au cœur par ces critiques malveillantes.

Un dimanche, en revenant de l’office avec sa fille, il passa près d’un groupe qui s’était formé à l’entrée du cimetière, comme pour mieux examiner les travaux. Il prêta l’oreille, espérant saisir au vol quelques-uns de ces mots flatteurs si agréables à la médiocrité. Hélas ! l’orateur de la troupe faisait une satire. Pierre Vardouin hâta le pas et entraîna sa fille sous le porche de sa maison. Il monta au premier étage, entra dans sa chambre et se jeta, tout découragé, sur une chaise. Sa fille, une jeune fille de seize ans, aux cheveux blonds, aux yeux purs comme un beau ciel d’été, une de ces adorables natures qui vivent de dévouement, devinent vos douleurs et s’ingénient toujours pour vous consoler, voyant l’accablement du vieillard, s’approcha de lui, prit ses mains et lui demanda la cause de son chagrin.

— Je crois savoir ; dit-elle, le motif de votre mécontentement. Mais laissez parler vos ennemis. Leurs amères critiques passeront comme le vent, et votre ouvrage restera pour dire votre nom et votre gloire aux âges futurs.

Le vieillard rougit légèrement, en voyant sa pensée si bien mise à nu. Il regretta de ne pas avoir mieux caché sa faiblesse et ne chercha plus qu’à dissimuler la honte qu’il en éprouvait.

— Que tu es jeune, ma pauvre Marie ! dit-il en regardant sa fille d’un air de compassion. Les épigrammes de ces lourdauds ne peuvent que s’aplatir en m’atteignant. J’ai le droit de les mépriser. Ce que tu as pris pour les souffrances de l’humiliation, c’était tout simplement une des mille souffrances de ce misérable corps qui se vieillit. Car je souffre affreusement ! Ma tête est lourde... Le sang me brûle !... je suis altéré. C’est cela même, ajouta-t-il en voyant sa fille courir vers une armoire et lui rapporter une coupe pleine de vin. Cela me calmera peut-être. La fièvre, la pire de toutes les maladies, la fièvre de l’esprit me dévore. La pensée, quand elle est trop forte, trop fréquente, use et abat le corps le plus robuste. Et c’est au moment où j’enfante les plus belles conceptions, où je m’épuise, où je me tue pour la gloire et l’embellissement de ce pays, c’est à cet instant que ces hommes stupides me crachent l’injure à la face. — Tiens ! regarde, dit-il après avoir amené sa fille près de la fenêtre, regarde cette tour, cette flèche, dépouille-les, par un effort d’imagination, de ces échafaudages qui les masquent en partie, et dis-moi si tu as vu jamais quelque chose de plus léger, de plus simple, mais aussi de plus solide et de plus gracieux !

— Vous n’ignorez pas, mon père, répondit naïvement Marie, que j’étais bien jeune quand j’ai voyagé et que je n’ai pas grande connaissance en fait d’art ?

— N’importe ! tu es ma fille et tu vas me comprendre. Admire l’élégance de ces fenêtres, longues et étroites. Admire la finesse des colonnettes ; vois comme les quatre pans de l’octogone correspondent bien aux quatre faces de la tour. Remarque comme chaque détail est étudié, comme tout est prévu, calculé, proportionné ; et dis-moi si ce n’est pas là un travail admirable !

— Oui, mon père, c’est bien beau.

— Eh bien ! le croiras-tu ? ce troupeau d’imbéciles me tourne en ridicule. Ils disent que l’effet est manqué, que ma tour ressemble au four d’un potier, que j’ai déshonoré leur village. En vérité, ils mériteraient, les misérables, que je commandasse à mes ouvriers de démolir leur église et de ne pas laisser pierre sur pierre de cet édifice de damnation !

— Plus vous vous emporterez, plus vous augmenterez votre mal, dit Marie.

Tout en parlant ainsi, la jeune fille prit doucement le bras de son père et le fit asseoir près de la table.

— Vous travaillez trop, vous vous fatiguez, reprit-elle. Que ne prenez-vous quelqu’un pour vous aider ?

— C’est cela ! grommela le vieillard avec humeur ; je ne suis plus propre à rien ! Vite, il faut faire place à un successeur ! Aujourd’hui, l’imbécillité ; demain, la tombe !

— Je prie assez le bon Dieu et sa douce mère, ma patronne, pour qu’ils me fassent la grâce de vous conserver longtemps.

— Je préférerais la mort à une vieillesse honteuse !

— Vous blasphémez, mon père, dit Marie. Est-ce que vous ne n’aimez plus ? ajouta-t-elle en se suspendant au cou du vieillard. Est-ce que je suis trop exigeante ? Je vous demande de vivre pour moi, de ne pas épuiser vos forces par un travail opiniâtre, de confier à quelque personne intelligente une partie de vos entreprises.

— Voilà justement la difficulté. Qui choisir ? Philippe, Robert, Ewrard ? Ils ne manquent pas d’adresse ; ce sont d’excellents tâcherons, de bons tailleurs de pierre, de bons appareilleurs. Mais allez donc leur demander des projections sur parchemin ou des tracés sur granit, et vous verrez la belle besogne qu’ils vous feront ! Toi, ma fille, tu parles fort à ton aise de choses que tu n’es pas capable d’apprécier. J’ai des ouvriers, des hommes qui exécutent bien, mais qui sont impuissants quand il s’agit d’inventer. Voilà ce qui me condamne à faire tout par moi-même.

— N’oubliez-vous pas quelqu’un ? dit Marie en rougissant.

Le maître de l’œuvre jeta un regard perçant sur sa fille et ne put s’empêcher de partager son trouble. Il ne comprenait que trop bien. Mais, feignant d’ignorer de qui la jeune fille voulait parler, il demeura les yeux fixes, comme un homme qui cherche à rappeler ses souvenirs.

— Celui qui a ciselé la coupe que vous avez entre les mains, reprit Marie.

— Je ne me souviens pas...

— Il vous l’a pourtant apportée lui-même, le jour de votre fête, il n’y a pas un an de cela. Le pauvre François, le fils de cette bonne mère Regnault, serait bien affligé s’il apprenait que vous faites si peu de cas de ses attentions pour vous.

— C’est vrai. Tu as ma foi raison ! Mais il est si jeune que je n’aurais jamais songé à lui, quand tu me parlais de chercher quelqu’un pour me décharger un peu de mon travail.

— Il a du talent.

— Qu’en sais-tu ?

— Mais ses dessins, ses statuettes, vous les connaissez aussi bien que moi... Que je vous montre encore un de ses derniers ouvrages !

Marie alla chercher son livre d’heures. Elle l’ouvrit et mit sous les yeux de son père une feuille de parchemin, enluminée avec cette richesse de couleurs qu’on ne rencontre plus que dans les manuscrits du moyen âge.

— Cela pourrait être mieux, dit Pierre Vardouin en répondant par un jugement sévère à l’enthousiasme de sa fille. Ce sont des enfantillages. Tout cela me confirme dans mon opinion sur François Regnault. Il ne saura jamais faire que des images ou des statuettes. Je t’interdis de rien accepter désormais de ce garçon-là.

— Est-ce qu’il y a du mal à recevoir un présent ?

— Sans doute, quand celui qui le fait espère un droit de retour. Te voilà maintenant l’obligée de François, et je ne le veux pas, entends-tu je ne le veux pas.

— Vous me grondez, petit père, dit Marie en jouant avec les cheveux du vieillard et en lui donnant un baiser sur le front. Est-ce que vous avez à vous plaindre de moi ? J’écoute docilement vos leçons ; je chante quand vous m’ordonnez de vous désennuyer ; je prie le bon Dieu avec ardeur, matin et soir, pour que vous soyez illustre et heureux, pour qu’il vous fasse retrouver en votre fille les vertus qui distinguaient ma pauvre mère. Enfin — et la jeune fille rendit sa voix encore plus caressante, — je vous ai promis de me soumettre à vos volontés. Vous choisirez vous-même mon mari, et je ne me plaindrai pas, s’il a les yeux noirs comme ceux du fils de la veuve Regnault. Mais voici les vêpres qui sonnent, ajouta Marie avant de quitter sa position de suppliante ; vous ne me laisserez pas partir sans me promettre d’être plus indulgent pour François ?

— Nous verrons ! répondit Pierre Vardouin en embrassant sa fille.

Et Marie s’échappa des bras du maître de l’œuvre, emportant avec elle du bonheur et de l’espérance pour le reste de la journée et s’attachant au dernier mot de son père, comme l’hirondelle, qui traverse les mers, se repose sur le mât d’un navire afin d’y prendre la force de continuer son voyage.

SUITE - PROCHAIN MESSAGE
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MessagePosté le: Jeu 12 Fév - 07:57 (2009)    Sujet du message: Publicité

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MessagePosté le: Jeu 12 Fév - 07:58 (2009)    Sujet du message: "Le Maître de l’œuvre" (légende normande de l'apprenti assassiné) Répondre en citant

II. À propos d’une fleur

Les premiers travaux de Pierre Vardouin à Bretteville avaient été signalés par un triste événement. Un tailleur de pierre s’était brisé la tête en tombant du haut d’un échafaudage. Marie, qui n’avait alors que huit ans, était présente à l’agonie du pauvre ouvrier. La vue du sang la glaça d’effroi ; puis son cœur se gonfla et ses larmes coulèrent, quand on emporta le corps de la victime et lorsqu’elle entendit les gémissements de sa femme et de son enfant. Elle suivit son père dans la maison de ces infortunés. A partir de ce jour, la veuve Regnault et son fils devinrent les protégés de Pierre Vardouin. François entra comme apprenti chez le maître de l’œuvre. En nettoyant les outils, en préparant les mortiers, l’adolescent n’aurait gagné qu’un faible salaire si son patron ne l’eût récompensé plus largement en souvenir de ses malheurs. A part cette charité, Pierre Vardouin s’inquiétait fort peu de son apprenti, le croyant destiné, comme son père, à mener une vie obscure et laborieuse.

Une seule personne remarqua ses heureuses dispositions. C’était la petite Marie. Elle aimait à s’entretenir avec lui ; elle lui racontait les belles légendes des saints qu’elle avait entendu raconter elle-même à sa mère, tandis que François façonnait de petites statuettes avec de la terre grasse ou dessinait sur le sable des cathédrales imaginaires. Rien n’était plus touchant que cette communication d’idées entre deux enfants si jeunes. Bientôt Marie, sur les instances de son ami, se décida à dérober quelques-uns des rares manuscrits de son père. Elle les lui remettait en secret. Une fois rentré chez lui, François les étudiait avec ardeur, devinant les passages difficiles à comprendre, tant son esprit avait de sagacité, et reproduisant les dessins et les figures de géométrie. Au bout de cinq ans, il les savait par cœur. Il critiquait déjà les travaux de son maître ; il traçait des plans de fantaisie, appelant de tous ses vœux le moment où il commanderait à son tour. Il n’était encore que simple manœuvre ! Pierre Vardouin fut émerveillé des dispositions de son apprenti ; sa facilité, ses connaissances le frappèrent d’étonnement. Un instant, il songea à lui confier ses ouvrages les plus délicats : ses tracés ; ses modèles, ses épures ; mais, à la réflexion, il eut peur. Il se garda bien d’encourager et d’aiguillonner ce talent naissant, qui déjà lui portait ombrage.

La confidence de Marie réveilla toutes les inquiétudes de Pierre Vardouin. François Regnault, son apprenti, son protégé, aimé de sa fille ! Cette pensée le faisait frémir. Pour peu que cette passion s’enracinât dans le cœur de son enfant, il voyait le jour où il serait obligé de céder à son désir. Son gendre alors deviendrait son rival ; sa jeune renommée ferait pâlir son étoile. Il était grand temps de lui ôter toute espérance, en lui montrant l’inutilité de ses prétentions. Quant à Marie, il dirigerait son esprit vers d’autres idées. On mettrait en jeu sa vanité ; on lui ferait comprendre qu’elle ne devait pas avoir d’amours vulgaires et qu’elle pouvait prétendre aux plus beaux partis. En cherchant à se cacher ainsi la vérité, Pierre Vardouin en vint à se tromper de bonne foi. Tout en combattant, par un sentiment d’inquiétude personnel, les vœux de sa fille, il s’imagina travailler dans l’intérêt de son enfant bien plus que dans celui de sa présomption. Déjà il caressait la pensée d’une alliance avec un de ses anciens amis, Henry Montredon, alors employé aux premiers travaux de l’abbaye de Saint-Ouen.

Tandis que Pierre Vardouin roulait ces beaux projets dans sa tête, Marie sortait de l’office en compagnie de la veuve Regnault et de son fils. La pauvre veuve, fidèle à la mémoire de son mari, allait, tous les dimanches, prier sur sa tombe dans le cimetière du petit village de Norrey. Marie et François l’accompagnaient habituellement dans cette pieuse promenade. La mère pleurait en songeant à la fin malheureuse de son mari ; les deux jeunes gens folâtraient à ses côtés et se jetaient des fleurs. Celle-ci récitait la prière des morts, ceux-là pensaient à leurs amours et rêvaient le bonheur dans l’avenir.

Cependant, on était arrivé dans le cimetière de Norrey. Tous trois s’agenouillèrent avec respect près d’une humble croix de bois et prièrent du fond du cœur pour le pauvre ouvrier. Magdeleine, alors, fit signe aux jeunes gens de se lever.

— Allez, dit-elle ; votre âge n’est pas fait pour de longues douleurs. Laissez-moi prier seule et promenez-vous sous les grands arbres du bois sans trop vous éloigner.

Marie passa son bras sous celui de François. Ils s’éloignèrent lentement sous l’œil de la veuve qui, tout en priant pour le mort, demandait au ciel de leur faire la vie douce et facile. Gais et folâtres, il n’y a qu’un moment, les jeunes gens avaient dans leur démarche quelque chose de mélancolique. Le devoir, qu’ils venaient d’accomplir, avait touché leur esprit. Ou plutôt, purs comme des anges, une voix intérieure leur disait que, maintenant qu’ils avaient échappé à la surveillance de Magdeleine, ils devaient agir avec plus de réserve et réprimer les élans passionnés de leurs cœurs. En échangeant quelques paroles, à de rares intervalles, ils arrivèrent à l’entrée du bois. Ils en connaissaient déjà les moindres allées et, sans qu’ils se communiquassent leurs impressions, leur promenade les ramenait toujours vers un tertre vert, banc rustique dont la nature avait fait tous les frais et où les deux amants s’asseyaient sur un moelleux coussin de mousse.

Le site était ravissant et plein de fraîcheur. A deux pas de là, une petite source s’échappait de dessous terre, descendait, d’abord libre et dégagée de toute entrave, sur un terrain légèrement incliné, puis s’enfonçait en murmurant sous les buissons, comme si elle eût reproché aux herbes et aux jonquilles de lui barrer le passage. Plus loin, elle prenait possession de son lit et venait, brillant ruisseau, former de petites cascades sous les pieds des deux amants. Marie et François, les mains dans les mains, admiraient sans mot dire ce petit coin de la création qui, pour eux, valait tout un monde, puisqu’ils y trouvaient le charme d’un beau site et deux cœurs qui battaient l’un pour l’autre. Ils se plaisaient surtout à lancer dans le courant des mottes de terre ou des brins d’herbe, dont la chute faisait ballotter leur image à la surface, écartant ou rapprochant leurs figures, selon le caprice du flot.

— Pourquoi ne peut-on passer toute sa vie ainsi ? dit Marie en cueillant une rose sauvage aux branches d’un églantier.

François la regardait, d’un air rêveur, rouler dans ses doigts la tige de la rose.

— Savez-vous, Marie, dit-il en sortant de son extase, que vous êtes la cause de mes meilleures inspirations. Chacun de vos mouvements m’enchante et me fait penser. Le sourire de votre bouche, le scintillement de vos yeux ; l’ondulation de vos cheveux, le frémissement de votre robe m’ouvrent un monde d’idées. En voyant cette rose entre vos mains, je ne goûte pas seulement le plaisir de vous contempler, je me rappelle comment un grand maître de l’antiquité inventa l’admirable chapiteau corinthien et je me dis qu’il ne me serait pas impossible d’attacher aussi mon nom à quelque découverte.

— Oui, interrompit Marie, vous pensez beaucoup à moi et encore plus à la gloire.

— La gloire ? je ne l’atteindrai jamais... Je suis trop pauvre pour cela ! Je pensais cependant que le temps est venu de ne plus emprunter à la décoration orientale ses palmettes et ses fleurs grasses. Je pensais qu’en reproduisant les végétaux du pays, en découpant délicatement dans la pierre ces feuilles si fines, si élégantes, on ferait mieux que de l’art : on obéirait à la loi de Dieu, dont la main généreuse a si justement réparti entre tous les climats les productions capables de les embellir, et qui ne veut pas qu’on délaisse l’humble fleur de nos champs pour les plantes orgueilleuses de l’Orient. Quand nos pères commencèrent à élever des églises, ils furent bien obligés de chercher des modèles en terre étrangère. Les feuilles d’acanthe, les palmettes venaient naturellement couronner leurs colonnes massives. Ils s’essayaient, ils n’avaient pas encore trouvé la manière qui convient aux édifices religieux ; leurs arcades s’abaissaient lourdement sur la tête des fidèles et semblaient arrêter l’élan des âmes vers le ciel. Plus tard, on voulut plus d’espace, plus d’air, afin que les hymnes et les prières montassent plus librement au trône du Seigneur. Comment se fit ce changement ? Comment les maîtres de l’œuvre obtinrent-ils ce progrès ? En observant la nature. Voyez, Marie, comme ces grands arbres s’élèvent majestueusement au-dessus de nos têtes, comme ils se pressent, se rapprochent à leur sommet et entrelacent leurs dernières branches en forme de voûte. Et, plus loin, remarquez ce groupe de chênes rabougris, dont les troncs paraissent abandonner avec regret le sol qui les nourrit ; un cavalier passerait difficilement sous leurs rameaux et, d’où nous sommes, on pourrait les prendre pour un énorme buisson. Vous avez là tout le secret de notre art et de celui de nos pères : là des colonnes écrasées, des arcades en plein-cintre ; ici des fûts de colonnettes légères, des arcades élancées. Eh bien ! je vous demande s’il ne serait pas déraisonnable et contraire à la nature d’attacher des feuilles de palmier à ces arbres de notre pays, au lieu d’y suspendre des feuilles de saule, de lierre ou de rosier ?

Il y a des moments où la langue humaine, si riche qu’on la suppose, n’a plus assez d’images pour exprimer la foule de pensées et de sentiments qui vous assiègent. Le mieux alors est de s’abandonner à une vague rêverie, source de toute poésie pour les hommes d’imagination.

Le jeune homme cessa de parler. Ses yeux, noyés dans l’infini, semblaient lire dans l’azur du ciel. C’est ainsi que devaient rêver Pythagore, quand il étudiait le vrai dans le monde physique ; Virgile, quand il étudiait le vrai dans le monde moral. Marie le contemplait avec ravissement. Mais elle s’inquiéta bientôt de ce silence prolongé. Elle lui passa près du visage la rose qu’elle tenait encore à la main et dit en souriant :

— C’est à l’occasion de cette fleur que vous avez imaginé de si belles choses. Maintenant que vous vous taisez, si j’en cueillais une autre ?

— Ne l’oubliez pas, Marie, reprit l’apprenti : vous êtes pour moi le principe des plus nobles pensées. L’homme possède en lui d’admirables facultés ; mais tous ces trésors, si quelque hasard heureux ne les met au jour, sont exposés à rester éternellement cachés dans son âme. Il faut un rayon de soleil pour que le diamant brille et se distingue, par son éclat, de la pierre brute qui l’entoure. Vous avez été pour moi cette lumière bienfaisante. Auparavant, mon âme était remplie de ténèbres. J’ignorais ma puissance ; je ne savais pas ce qu’il y a en moi d’énergie, d’imagination, de courage. Ma mère m’avait appris à prier, et je ne me rendais pas compte de ce que peut être Dieu. Depuis, quand l’âge est venu, quand je vous ai connue, j’ai su pourquoi j’aimais ma mère et Dieu, pourquoi j’avais de l’intelligence. Et toutes ces notions me venaient de mon amour pour vous. Je vous voyais bonne et j’eus immédiatement l’idée d’une bonté supérieure à la vôtre : Dieu m’était révélé ! Je vous voyais belle, et j’eus l’idée d’une beauté plus parfaite encore : j’eus le sentiment du beau ! Je remarquai l’expression toujours variée de vos traits, la mobilité de vos pensées ; et je fus doué d’invention ! Les quelques manuscrits de votre père m’ont donné des connaissances ; vous, vous m’avez donné l’inspiration ! Vous êtes et vous serez le principe de tout ce que je ferai, de tout ce que j’imaginerai de grand et de beau !

Plus le jeune homme parlait, plus les mots se pressaient harmonieux et sonores sur ses lèvres. Il s’exprimait avec toute la force d’une âme libre et convaincue. Le sein de Marie se gonflait d’émotion. La voix de son ami frappait aussi doucement son oreille qu’une musique céleste.

— Si j’étais peintre, continua François, j’entourerais votre front d’une brillante auréole et je vous placerais entre la terre et les astres, sur la route du ciel. Si j’étais sculpteur, je n’aurais pas assez de ma vie pour reproduire avec le marbre la finesse de vos traits, le charme de votre sourire !

— Et moi, si j’étais reine, répondit Marie en pressant avec effusion la main du jeune homme, je vous demanderais de me construire un palais, non pas pour avoir une magnifique demeure, mais pour vous faire élever un monument qui dirait votre nom aux siècles futurs. Car vous êtes grand, François ! car vous méritez d’être illustre ! et je...

Marie s’arrêta, rougissante. Ce mot charmant à dire, plus charmant à entendre, ce mot si noble et tant de fois profané, que chaque siècle prononce et qui ne mourra jamais, ce mot : je t’aime ! allait s’échapper de sa bouche. Mais François l’avait deviné. Ivre de bonheur, il approcha ses lèvres du front de la jeune fille. C’était le premier baiser. Marie sentit un frisson de plaisir courir par tous ses membres. En même temps, la sainte honte de la pudeur colora son visage ; et la petite rose d’églantier, qu’elle tenait à la main, semblait pâlir de jalousie auprès de l’éclat de son teint. Marie n’avait pas opposé de résistance. Elle ne fit pas non plus de reproches, parce qu’elle n’était pas coquette et qu’elle aimait de toute la force de son âme. Elle était heureuse ! pourquoi se plaindre ? François éprouvait plus d’embarras que son amie. Il s’était détourné, plein de confusion et de regrets, s’accusant déjà de trop d’audace. Il ne savait comment trouver des paroles d’excuse, lorsque, en se retournant, il comprit à l’air souriant de Marie qu’il était pardonné. Il se rapprocha d’elle, et, prenant une de ses mains dans les siennes :

— Marie, dit-il, nous nous aimons. Nous pouvons nous le dire sans crainte aujourd’hui, parce que nous sommes trop jeunes pour être persécutés... Mais, plus tard, Marie, si l’on voulait nous séparer, trouveriez-vous la force de résister ?

— Vous savez que je dépends de mon père, répondit tristement Marie.

— C’est cela ! s’écria François d’une voix pleine d’angoisses. Entre moi, pauvre ouvrier, et vous, fille d’un maître de l’œuvre, il y a des barrières infranchissables ! Et pourtant, je vous aime ! Je sens que pour vous posséder je serais capable de tout au monde. J’ai de l’intelligence ? je la cultiverais, je l’agrandirais, je travaillerais, je travaillerais jusqu’à en mourir ! Mais ce sont des vœux inutiles. Esprit, courage, imagination, travail, tout cela n’est rien sans la naissance. Il me faudrait un titre, des châteaux, et je n’en ai pas ! Tant d’autres ont de l’or ! Pourquoi suis-je parmi les misérables ? Est-ce que je ne suis pas autant, peut-être plus que nos suzerains ? Est-ce que je ne pense pas ? Oh ! voyez-vous, quand ces idées me montent à la tête, je suis pris d’une haine immense contre les puissants de la terre. Je voudrais brûler les repaires de cette race d’oppresseurs ! Ou plutôt, — car je ne me sens pas né pour le meurtre, — je voudrais immortaliser ma vengeance par la pierre, en faisant grimacer au sommet de nos églises, sous la forme de monstres et de reptiles, les figures de nos tyrans !

Le jeune homme s’arrêta, haletant, à bout de forces, épuisé par l’émotion. Son regard lançait des éclairs de fureur, et les passions grondaient sourdement dans sa poitrine. Marie le considérait avec un sentiment de pitié et d’effroi.

— Est-ce encore moi, dit-elle, qui vous inspire ces paroles de haine et d’orgueil ?

— Ne me faites pas de reproches, répondit François. Je suis si malheureux !

— Pourquoi vous décourager ? Qui vous dit que Dieu ne viendra pas à votre secours ? Vous êtes malheureux ? Est-ce que je ne vous aime plus ? Les hommes vous dédaignent ?... Est-ce que mon père ne songe pas à vous ? Croyez-vous qu’il n’apprécie pas votre talent ?

— Vous aurait-il parlé de moi ? s’écria François, en interrogeant avidement la jeune fille de la voix et du regard.

— Vous savez, répondit Marie, que mon père commence à vieillir. Le travail le fatigue. Il sentira le besoin d’un aide jeune, intelligent...

— Mais je travaillerais sous ses ordres, reprit François. Je ne serais pas son égal ; il aurait le droit de me mépriser. Il me refuserait votre main !

— C’est le démon qui vous fait parler aussi méchamment, François. Prenez garde ! Vous avez de bonnes inspirations, mais l’orgueil vous perdra. Rappelez-vous l’histoire de Hugues. Il avait du génie, et l’ambition le conduisit à l’abîme. L’esprit du Seigneur l’abandonna ; il dépouilla l’habit monacal pour se jeter dans une vie de désordre. Dieu, pour le punir, lui envoya une maladie mortelle...

— Vous avez raison, Marie. Mais vous oubliez que la Vierge lui apparut au sommet de la croix. Le globe d’azur qui la dérobait aux regards s’ouvrit merveilleusement en deux parties, et, dans le milieu, on vit la Reine du Ciel sous des vêtements fins et ineffables. La mère de Dieu descendit le long de la croix en semant des étoiles sur sa route. Elle s’assit près du pécheur et lui rendit la santé... Vous êtes pour moi cette bienheureuse apparition. Vous avez fait briller l’espérance à mes yeux... Et avec l’espérance, le calme et le repentir sont entrés dans mon cœur.

En achevant ces mots, François se jeta aux genoux de Marie et demeura dans une muette contemplation. Quand il se releva, son visage était rayonnant. Mais, tout à coup, il poussa un cri de surprise et recula de plusieurs pas, jusqu’au bord du ruisseau.


III. Maître et apprenti

Un homme d’une taille élevée venait de paraître au-dessus du buisson d’églantier. Au cri de François, Marie s’était rapprochée instinctivement de son ami et appuyait sa main tremblante sur son épaule. L’étranger semblait s’amuser de leur effroi. Rien en lui cependant n’était capable d’exciter la terreur. Ses traits étaient sévères, mais un sourire bienveillant dessinait le contour de sa bouche. Une barbe longue et grisonnante, des cheveux qui se déployaient avec grâce sur son cou, après avoir laissé à découvert un front large et pensif, des yeux pleins de douceur, donnaient à sa physionomie un caractère de dignité et de bonté. A son bonnet de peluche, à son petit manteau, à sa robe courte, à ses chausses fines et collantes, François reconnut bientôt qu’il avait devant lui un maître de l’œuvre. Aussi s’inclina-t-il avec respect, quand l’étranger s’approcha, après avoir franchi d’un pied leste le banc de gazon.

— Pardonnez-moi, dit le maître de l’œuvre, d’avoir surpris vos confidences. Le hasard seul en est la cause. Ne craignez rien... je suis discret. D’ailleurs, ajouta-t-il en s’adressant à Marie dont les joues se coloraient du plus vif carmin, je n’ai rien entendu qui ne vous fasse honneur à tous deux ; et je trouve Pierre Vardouin très-heureux d’avoir une fille accomplie et un apprenti de si grande espérance.

Les deux jeunes gens se regardèrent d’un air étonné.

— Ne soyez pas surpris de m’entendre parler de Pierre Vardouin, reprit l’étranger en s’empressant de satisfaire leur curiosité. C’est un de mes anciens et — je puis le dire — de mes meilleurs amis. Je ne voulais pas quitter le pays sans aller lui serrer la main. Puisque le hasard vous a mis sur ma route, je compte sur vous pour me conduire chez mon vieux camarade.

Tous trois reprirent le chemin du petit village de Norrey.

— Si je ne craignais de blesser votre modestie, continua le vieillard en serrant cordialement la main de François, je vous dirais que votre manière d’apprécier notre art m’a vivement ému ! Persévérez dans cette voie ; habituez votre esprit à penser, à observer. Il y a beaucoup à faire encore dans l’étude que vous embrassez de si grand cœur. Le doute, cependant, s’est glissé dans votre âme. Vous vous plaignez d’être méconnu ; votre patron ne sait pas vous apprécier. Attendez ! je connais de vieille date le caractère de Vardouin ; il est avare d’éloges, il n’est pas expansif, mais il est juste, et je parierais qu’il a déjà remarqué vos heureuses dispositions. Il est temps — j’en conviens — de placer dans vos mains le bâton du maître de l’œuvre et de vous donner des travaux à diriger. J’en fais mon affaire. Ainsi, plus de découragement. Ne vous lassez pas de marcher à la recherche du beau. Vous subirez de longues fatigues ; mais vous arriverez enfin au but tant désiré, parce que vous possédez le courage qui triomphe des obstacles et l’inspiration qui fait les grandes choses !

Comme il achevait de parler, Magdeleine, inquiète de ne pas voir revenir ses enfants, se présenta devant eux au détour du sentier. L’étranger se chargea d’excuser les deux jeunes gens, en prenant sur lui la responsabilité de leur retard, et les quatre promeneurs se hâtèrent de gagner Bretteville. Comme Pierre Vardouin n’était pas encore rentré, ils s’arrêtèrent sous le porche de sa maison. A leurs gestes, à leur physionomie, il était facile de voir qu’une discussion venait de s’engager. L’étranger voulait retenir François et sa mère ; Marie l’appuyait en l’encourageant du regard, car elle n’osait manifester librement le désir qu’elle avait de garder François à souper. Mais la pauvre veuve les remercia, les larmes aux yeux, prétextant que sa tristesse s’associerait mal à la joie des convives. François hésitait, partagé entre la crainte de laisser sa mère dans l’isolement et les vœux qu’il faisait pour passer encore quelques instants près de son amie.

— Je sais le moyen de tout arranger, dit l’ancien camarade de Pierre Vardouin en prenant le bras de l’apprenti. Nous allons, mère Regnault, vous reconduire jusqu’à votre porte. Peut-être vous déciderez-vous, dans le trajet, à accepter l’invitation que je me permets de vous faire au nom de mon vieil ami. En tout cas, je serai bien aise de parler un peu avec François. Cela donnera à Marie le temps d’apprêter le repas, et à son père celui de rentrer chez lui.

Marie applaudit à cette idée et entra dans la maison. Elle donna ses ordres à la domestique de son père ; puis elle courut au jardin cueillir des fraises et des groseilles qu’elle disposa avec cet art merveilleux, avec cette poésie que les femmes savent apporter aux plus petits détails du ménage. Il était huit heures lorsqu’elle rentra dans la chambre du maître de l’œuvre, et le soleil, incliné à l’horizon, éclairait l’église de ses derniers reflets. La table, déjà dressée, attendait les convives. La jeune fille roula la chaise de réception — le meuble le plus soigné de l’appartement — près de celle de Pierre Vardouin. Restait à fixer sa place et celle de François.

Il était tout simple de rapprocher les escabeaux de la table. Mais une heureuse idée, une idée qui traverse la tête de tous les amoureux, sans qu’ils osent se l’avouer, changea sa résolution. Une chaise, un fauteuil conviennent, plus que tout autre meuble, aux vieillards. Ils y jouissent de toute la liberté de leurs mouvements et n’ont pas à se défendre contre l’empiétement de leurs voisins. Ce n’est pas là le compte des amants. Un canapé, un sofa répondent mieux à leurs désirs. Le rapprochement des pieds ou des mains, le frôlement du bras contre la robe, quelquefois des boucles de cheveux qui s’égarent et se confondent, autant de plaisirs, autant d’innocentes folies qui trompent la surveillance des vieux parents. On ne connaissait pas au treizième siècle l’usage des canapés et des sofas ; mais des bahuts, couverts de coussins, remplissaient le même rôle que ces inventions du luxe moderne.

Voilà comment Pierre Vardouin, revenu de sa promenade, surprit Marie s’épuisant en efforts inutiles pour déranger l’un de ces meubles.

— Que signifie tout cet emménagement ? dit le maître de l’œuvre en se croisant les bras et en regardant sa fille de l’air le plus étonné du monde.

— Aidez-moi d’abord à placer le bahut près de la table. Tout va s’expliquer.

— Allons, puisqu’il le faut ! dit Pierre Vardouin du ton d’un père habitué à satisfaire les caprices de sa fille.

— Maintenant, reprit-il en s’asseyant sur le bahut, m’expliqueras-tu ce que cela veut dire ?

— Vous donnez à dîner.

— Et je ne connais pas mes convives ? La chose est plaisante !

A cet instant, la vieille servante ouvrit la porte et vint placer sur la table deux plats copieusement garnis.

— C’est donc sérieux ? dit Pierre Vardouin en prenant un ton sévère. Je gagerais que tu as invité François et sa mère, sans mon autorisation ?

— Vous vous trompez : je n’ai invité ni François, ni sa mère. Voici ce qui s’est passé. En revenant de Norrey, la veuve Regnault et moi, nous avons rencontré un étranger qui nous a priées de le mener près de vous.

— C’est cela ! tu m’amènes un inconnu, un vagabond peut-être ?

— Ni l’un ni l’autre, dit le voyageur qui venait d’entrer dans la chambre avec François.

— Serait-il possible ! s’écria Pierre Vardouin en pleurant de joie. Toi ici, Henry Montredon, mon ancien camarade !

— Moi-même ! mon vieil ami, dit l’étranger en pressant avec effusion les mains du maître de l’œuvre. Des affaires m’appelaient à Caen. Je n’ai pas voulu quitter le pays sans embrasser mon bon Pierre Vardouin !

C’était plaisir de voir ces deux vieillards se donner de touchantes marques d’affection, après tant d’années d’absence. Marie et François s’étaient discrètement retirés au fond de la chambre pour les laisser tout entiers à leur bonheur. Ils auraient pu se parler, et pourtant ils gardaient un respectueux silence et considéraient cette scène avec attendrissement. Pierre Vardouin excitait en eux une surprise dont ils ne se rendaient pas compte. Ils étaient habitués à le voir triste et taciturne. Maintenant il s’abandonnait à tous les élans de la joie. Ses traits, ordinairement sévères, prenaient tous les tons dont s’éclairent les natures passionnées.

— Marie, François, allons donc, petits fainéants ! s’écria Pierre Vardouin en remarquant pour la première fois l’immobilité de sa fille et de son apprenti. Courez tous les deux chercher du vin, du meilleur et du plus vieux ! Courez vite et mettez, s’il le faut, la maison au pillage. Je veux fêter dignement le retour de ce cher Henry !

Les jeunes gens ne se le firent pas répéter. Ils descendirent quatre à quatre les marches de l’escalier et entrèrent dans le caveau. Quand ils en sortirent, ils s’arrêtèrent un instant pour reprendre haleine.

— Quelle heureuse rencontre nous avons faite là ! dit François en retenant à grand’peine contre sa poitrine plusieurs bouteilles de grès.

Marie portait à la main une lampe à trois becs, qu’elle venait d’allumer.

— Mon père est d’une humeur charmante, dit-elle. C’est l’occasion de lui parler de votre avenir.

— Laissons agir mon nouveau protecteur. Oh ! l’excellent homme ! Vous ne sauriez imaginer, Marie, toutes les promesses qu’il m’a faites, toutes les consolations qu’il a données à ma mère. N’en doutez pas, il décidera mon patron à me tirer enfin de mon obscurité. Son plan est déjà fait. Il m’a recommandé seulement de ne pas le contredire.

— Espoir et prudence ! dit Marie en ouvrant la porte de la chambre.

— Enfin ! voilà de la lumière ! s’écria Pierre Vardouin. Le jour commence à tomber, et je ne pouvais distinguer les traits de mon vieil ami.

— Ah ! dame ! fit Henry Montredon en souriant, je ne suis plus le robuste apprenti que tu as connu autrefois !... Nous n’avons pas perdu nos cheveux ; mais ils sont devenus blancs.

— Bah ! interrompit Pierre Vardouin, ce n’est pas encore l’hiver : il neige quelquefois en automne... La femme que tu choisirais ne serait pas si à plaindre ! Car tu n’es pas marié, je suppose ? ajouta-t-il en promenant un regard inquiet de sa fille à son ami.

— Flatteur ! Si je voulais savoir la vérité, je n’aurais qu’à m’adresser à Marie...

— Nous oublions le souper, s’écria Pierre Vardouin, qui avait ses raisons pour ne pas continuer ce genre de conversation.

On se mit à table. Les deux maîtres de l’œuvre s’assirent en face de l’église. Pierre Vardouin ne se lassait pas de la montrer à son ami, tandis que Marie et François, placés l’un à côté de l’autre sur le bahut, se parlaient à voix basse. Cependant le maître de la maison n’oubliait pas ses convives. Les coupes s’entrechoquaient avec un bruit agréable, au milieu des vœux qu’on formait pour l’avenir. Les visages étaient colorés d’une charmante animation. Les bons mots, les réparties, volant de bouche en bouche, se croisaient, se heurtaient et rebondissaient de l’un à l’autre, comme une balle dans la main des joueurs. C’était le vrai moment des confidences et des épanchements.

— Conviens, mon cher Vardouin, dit Henry Montredon, que tu es un homme heureux !

— Je l’avoue ! je n’ai pas à me plaindre du sort.

— Tu as un trésor dans ta maison, continua Montredon en tournant la tête du côté de Marie ; mais il ne faut pas en être avare...

— C’est-à-dire : est-ce que nous ne marierons pas cette adorable enfant ? voilà ta pensée... pas vrai ? Eh bien ! j’y ai déjà songé, dit Pierre Vardouin. Mais chut ! reprit à voix basse le maître de l’œuvre, ma fille nous écoute... Il ne faut pas la faire rougir. Nous en parlerons plus tard.

— Ces deux enfants ont l’air de s’entendre à merveille, dit Montredon en souriant.

Puis il ajouta à haute voix :

— J’aime à voir les jeunes gens s’amuser ainsi... C’est plein de promesses pour l’avenir... Allons ! buvons à la santé de Marie et de François !

Ces quelques mots renversaient tous les projets de Pierre Vardouin. Son regard haineux alla glacer d’effroi son apprenti. Au lieu de lever sa coupe à l’exemple des autres convives, il repoussa sa chaise en arrière avec colère. Mais, se ravisant aussitôt :

— Au fait, dit-il en serrant la coupe dans ses doigts, tu as raison, mon cher Henry. Je bois à la santé de François, qui te devra une reconnaissance éternelle... Je profite de ta présence pour le récompenser de ses services.

Les deux amants échangèrent un coup d’œil où se peignaient toutes les joies de l’espérance.

— A partir d’aujourd’hui, continua Pierre Vardouin, François n’est plus mon apprenti.

Le silence était si grand qu’on entendait distinctement la respiration des trois témoins de cette scène.

— Je l’élève, continua Pierre Vardouin avec un sourire ironique, à la dignité de... maçon !

Les trois coupes retombèrent avec bruit sur la table. Pierre Vardouin vidait la sienne d’un seul trait.

— Mon père !...

— Vous m’insultez !

— Vous plaisantez !

S’écrièrent à la fois Marie, François et Montredon.

— Je parle sérieusement, répondit Pierre Vardouin avec un calme affecté. Je ne peux, je ne dois rien accorder à François au-delà de ses mérites. Je pense qu’il fera un bon ouvrier. Que demande-t-il de plus ? Il est aussi ignorant que mes tailleurs de pierre, et il voudrait déjà tenir dans sa main le compas du maître de l’œuvre. Quand on a de si hautes prétentions, il est au moins nécessaire de les justifier et de donner des preuves de talent !

— Me l’avez-vous seulement permis ? M’en avez-vous fourni l’occasion ? s’écria François, qui, malgré les efforts de Marie, s’était dressé de toute sa hauteur et regardait son patron avec une audace dont on l’aurait cru incapable.

— Le drôle ose me répliquer ! dit Pierre Vardouin en essayant de se lever.

Henry Montredon le retint cloué à sa chaise.

— Vous me reprochez mon ignorance ? continua François, dont l’indignation ne connaissait plus de bornes. Vous me demandez des preuves de talent ? Eh bien ! je veux vous montrer ce que je sais faire. Je veux vous dire comment je traiterais le sujet que vous devez sculpter sur les portes de l’église. Jetez donc un coup d’œil sur ce modèle, ajouta-t-il en désignant du doigt un panneau en terre glaise appuyé contre la muraille, dans un coin de la chambre. Comme symbole de la musique, vous représentez David jouant du luth aux pieds de Saül. Maintenant voici mon idée, et je la soumets au jugement de votre vénérable ami.

— Je te défends de parler ! s’écria Pierre Vardouin.

— François, disait Marie, au nom de notre amitié, gardez le silence... Mon père ne se connaît plus !

Mais le jeune homme ne l’écouta pas.

— Comme l’air est la source du son, dit-il, je le représenterais sous la forme d’un homme à puissante stature, avec une figure belle comme celle du Christ. Il aurait dans ses mains les têtes de l’Aquilon et de l’Eurus ; sous ses pieds, celle du Zéphyr et de l’Auster ; à ses côtés, Arion et Pythagore ; entre ses jambes, Orphée : c’est-à-dire les trois grands musiciens de l’antiquité. Les Muses achèveraient l’ensemble en formant un cercle autour de son corps. Voilà mon projet. Je cours en chercher le dessin, si vous désirez le comparer au modèle de mon maître.

Le jeune homme se disposait à sortir.

A cet instant, Pierre Vardouin crut remarquer sur la physionomie de Montredon des signes d’admiration. La jalousie le mordit au cœur. Il s’échappa des mains de son ami et, s’élançant sur François, il lui imprima sur le visage une de ces flétrissures dont la dignité humaine doit toujours tirer vengeance.

François poussa un cri de fureur. Son premier mouvement fut de saisir une bouteille, qu’il brandit au-dessus de sa tête. Mais, plus prompte que l’éclair, Marie se précipita devant son père.

— Frappez-moi ! dit-elle en s’adressant à François.

Le jeune homme trembla comme un enfant. Il laissa tomber le projectile sur le plancher et s’élança hors de la chambre.

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MessagePosté le: Jeu 12 Fév - 07:59 (2009)    Sujet du message: "Le Maître de l’œuvre" (légende normande de l'apprenti assassiné) Répondre en citant

IV. […]

"Vérité est, et je le di
Qu’amors vainc tout et tout vaincra,
Tant com cis siècle durera.
"
- HENRY D’ANDELY.


François était dans un véritable délire. Il parcourut le village en se frappant le front avec des gestes de désespoir. Quelques personnes qui le rencontrèrent eurent pitié de son état et lui offrirent de le ramener chez sa mère. Mais la vue des hommes lui était à charge, et, sans rien répondre, il s’enfonça dans le premier chemin qui s’offrit à lui, sans but, sans réflexion, en proie à une fièvre dévorante, désirant à tout prix la solitude.

La lune inondait la campagne d’une douce lumière. Il aperçut bientôt, à peu de distance, le bois témoin de ses amours. Le hasard — peut-être l’habitude — avait conduit ses pas vers le lieu ordinaire de ses promenades. Il entra sous les grands arbres, se laissa tomber près du banc de gazon sur lequel il s’était assis le jour même avec Marie et s’abandonna à tout l’excès de sa douleur, s’exagérant, comme tous les malheureux, la portée du coup qui venait de le frapper. Il se releva soudain, tout pale, tout défait, et ne sortit du bois que pour commencer à travers champs une course insensée. Le désespoir, la colère, les mille passions qui l’agitaient avaient surexcité ses forces, au point qu’il semblait rire des obstacles et franchissait d’un pied sûr les fossés les plus larges et les haies les plus élevées. Après avoir couru ainsi pendant plus d’une heure, il fut tout surpris de se retrouver à l’entrée de Bretteville. Alors seulement il pensa à sa mère. Mais il craignit de l’effrayer en se présentant subitement devant elle, et cette crainte allait sans doute lui faire rebrousser chemin, lorsque l’idée lui vint qu’elle était peut-être endormie. Cet espoir le décida à rentrer pour prendre du repos ; car il se sentait à bout de forces et de courage. Il s’approcha donc de la maison et prêta l’oreille ; tout était silencieux. Il poussa doucement la porte ; la lampe brûlait encore, et sa mère, agenouillée dans un coin de la chambre, priait pour lui. Magdeleine l’avait entendu ; elle se retourna ; sans lui donner le temps de se lever, François se jeta dans ses bras. Jusque-là, il n’avait pas versé une seule larme. Maintenant les sanglots déchiraient sa poitrine. Il pleura longtemps ainsi sur le sein de sa mère.

— Oh ! comme je souffre, ma mère, dit François en s’affaissant sur un escabeau.

Alors seulement la pauvre femme s’aperçut de la pâleur de son fils et du désordre de ses vêtements.

— Mon Dieu ! dit-elle, que t’est-il arrivé ? Ton front est couvert de sueur, tes joues sont pâles, comme si tu allais mourir. Tu n’es pas querelleur pourtant, et je ne te connais pas d’ennemis...

— Je n’ai pas été blessé, dit François, et cependant je souffre plus que si j’étais à mon dernier moment. Je souffre là ! reprit-il d’une voix perçante en prenant la main de sa mère et en la plaçant sur son cœur.

Puis il baissa la tête et retomba dans un morne silence.

— Parle-moi, dit Magdeleine. Que puis-je faire pour te soulager ? Je t’aime tant que je trouverai bien le moyen de te consoler. Mais — pour l’amour du ciel ! — ne me regarde pas ainsi fixement, sans me répondre !

— Nous sommes perdus, ma mère ! nous sommes sans ressources ! répondit sourdement François !

— Ne sommes-nous pas habitués à la misère ? dit Magdeleine en souriant tristement.

— C’est vrai, interrompit François dont les yeux brillèrent d’un vif éclat ; mais nous avons toujours eu du pain, et nous allons en manquer !

— Comment cela ? s’écria Magdeleine au comble de l’inquiétude ; n’es-tu pas plein d’ardeur au travail ?

— Et si je n’ai pas d’ouvrage ?

— C’est mal, ce que tu dis là, François ! tu devrais mieux reconnaître les bienfaits de Pierre Vardouin.

— Oh ! ne me parlez pas de cet homme ! s’écria François avec un geste de colère. Il m’a insulté, insulté devant son ami, devant Marie ! Je ne veux plus reparaître devant lui, car je serais capable de le tuer. D’ailleurs, ne m’a-t-il pas chassé ignominieusement de chez lui !

Et le jeune homme raconta rapidement tout ce qui s’était passé au souper de Pierre Vardouin : sa querelle avec le maître de l’œuvre et les circonstances qui l’avaient amenée.

— Il est encore possible de le fléchir, dit Magdeleine en s’avançant vers la porte. Si j’allais me jeter à ses pieds, lui demander ton pardon ?

— Ne le faites pas, ma mère ! dit François en étreignant fortement les mains de Magdeleine dans les siennes... Vous me feriez mourir de honte !

— Écoute François ! reprit la pauvre femme. Si tu as encore quelque amour pour moi, tu refouleras bien loin dans ton cœur ces sentiments d’orgueil qui ne conviennent pas à de pauvres gens comme nous, obligés de vivre de leur travail. Vois, dit-elle en faisant tomber quelques pièces de monnaie de son escarcelle, voilà tout ce qui nous reste : à peine de quoi vivre une semaine ! Ce n’est pas pour moi que je parle. Je ne me plains pas. Mais je voudrais te savoir heureux ; je voudrais te voir triompher d’un moment de découragement. Allons, mon fils, de l’énergie, et souviens-toi que si le devoir du riche est dans la charité, celui du pauvre est dans le travail.

— Le travail ! le travail ! répéta François en redressant fièrement la tête, c’est ce que je demande au ciel ! Car je ne suis pas de ceux-là — Dieu merci ! — qui se croisent les bras et se complaisent dans une vie d’oisiveté. J’ai de la force, du courage, je suis jeune et je veux travailler pour vous, ma mère. Mais ne me forcez pas à croupir dans Bretteville. Pierre Vardouin m’a fermé l’entrée de son chantier ? Eh bien ! j’irai chercher fortune ailleurs. Je ferai comme tant de maîtres de l’œuvre qu’on voit courir le monde, offrant leurs services à qui les veut bien payer.

— Tu consens donc à abandonner ta mère ?

— Non pas, vous me suivrez ; je vous rendrai tous les soins dont vous avez entouré mon enfance. Et vous serez heureuse, car j’aurai de l’or ; et vous serez fière, car j’aurai de la gloire !

Les yeux de Magdeleine étaient tournés vers le ciel. Deux grosses larmes roulèrent sur ses joues, tandis que ses lèvres s’agitaient faiblement, comme si elle eût adressé à Dieu une fervente prière.

— Vous pleurez, ma mère ? dit François.

— J’espérais, répondit tristement Magdeleine, mourir à Bretteville et reposer près de la tombe de mon mari.

— Je vous promets de revenir tous les ans au pays. Vous pourrez alors accomplir votre pieux pèlerinage de Norrey. Allons, ma mère, repoussez à votre tour ces funèbres pensées. Voyez, j’ai presque oublié l’insulte de Pierre Vardouin et je me sens plein d’ardeur, depuis que j’ai pris une forte résolution. Avec l’argent qui nous reste, nous irons à Caen. J’y trouverai de l’ouvrage et nous commencerons bientôt notre tour de France. Un coup de main, ma mère ; vous serez plus habile que moi à empaqueter mes vêtements.

— Volontiers, puisque c’est ta volonté bien arrêtée, soupira Magdeleine.

Et le fils et la mère commencèrent leurs préparatifs de voyage.

Après la brusque sortie de François, Marie, qui connaissait le caractère irritable de son père, se décida à quitter la chambre sans avoir essayé de justifier son amant ou du moins d’implorer son pardon. Cette résolution lui coûtait cher, car elle se sentait bonne envie de se jeter aux genoux de Pierre Vardouin et de donner un libre essor à sa douleur. Mais elle pensa que son père pourrait lui reprocher plus tard, en rougissant, d’avoir été témoin de son honteux emportement. Cette crainte l’emporta sur son émotion. Elle refoula ses larmes et, avant de sortir, elle tourna ses yeux humides du côté d’Henri Montredon, comme pour lui demander son assistance. Le vieillard lui sourit avec bonté et répondit par un coup d’œil expressif qui voulait dire, à ne s’y pas tromper : Courage ! je sauverai tout.

Quand elle se trouva sur le palier de l’escalier, Marie se demanda si elle rentrerait dans sa chambre ; mais son hésitation s’envola, plus rapide que l’oiseau dont on ouvre la cage. Elle s’arc-bouta des deux mains contre la muraille, appuya son oreille contre la porte et retint sa respiration, de manière à ne rien perdre de ce qui allait se dire dans la chambre de son père.

La pauvre fille n’avait certes pas le vilain défaut que Walter Scott impute, à tort ou à raison, à toutes les filles d’Ève. Elle n’était pas curieuse. Mais elle venait d’entendre son nom et celui de François. C’était son jugement qu’on allait prononcer ; et, de tout temps, on a permis à l’accusé d’assister aux débats qui décident de son sort.

Pierre Vardouin marchait à grands pas d’un bout de la chambre à l’autre.

Montredon, encore assis devant la table et appuyé sur un de ses coudes, suivait des yeux la pantomime furieuse du maître de l’œuvre. Il déplorait la jalousie de son ancien camarade. Il voyait son emportement avec dégoût. Et cependant il n’était plus maître de son envie de rire, dès que la colère de Pierre Vardouin se manifestait par un geste ridicule ou par un éclat de voix pareil à une fausse note.

Nous sommes ainsi. Commençons-nous à lire dans le cœur humain ? Sommes-nous initiés à ses plus sombres mystères ? nous plaignons nos semblables et nous en rions. Il n’y a pas d’autre secret au drame ; et celui-là seul est méchant, qui ne plaint jamais et qui rit toujours.

— François ! François ! répétait sans cesse le maître de l’œuvre, maudit soit le jour où je t’ai ouvert pour la première fois la porte de ma maison !

Henri Montredon savait par expérience qu’il en est de la colère de l’homme comme de celle des torrents. Opposez-leur un obstacle ; aussitôt les eaux s’y brisent avec impétuosité. Puis elles se divisent en une foule de petits courants qui perdent de leur force à mesure qu’ils s’étendent sur un terrain plus large.

— Voilà une superbe colère ! dit-il en plaisantant. Seulement, je me demande comment François peut en être la cause ?

Pierre Vardouin s’arrêta brusquement et, se croisant les bras devant Montredon avec ce geste intraduisible d’un homme qui croit répondre à une grosse absurdité :

— Pourquoi je suis irrité contre François ? dit-il d’une voix éclatante... Mais le bienfaiteur qui se voit payé d’ingratitude ; le maître, dont la science est mise en doute par l’élève ; le père, dont la fille est compromise par un homme sans honneur, tous ces gens-là ont-ils le droit de s’emporter ? En vérité ! il faudrait avoir la patience d’un ange...

— Pour t’écouter plus longtemps, dit Montredon en bâillant à se briser la mâchoire. Bonne nuit !

Il se leva, tout en parlant ainsi, et fit plusieurs pas vers la porte. Pierre Vardouin l’arrêta par le bras.

— Enfin, dit-il, tu conviendras toi-même que François est trop jeune pour qu’on en fasse un maître de l’œuvre ?

— Certainement, répondit Montredon en se frottant les yeux.

— Que j’ai bien fait de lui interdire l’entrée de ma maison ?

— É-é-videm-em-ment ! balbutia le défenseur de François.

— Que d’ailleurs il est complétement incapable ?

— Ou-ou-i.

— Que ma fille est d’un trop haut rang ?...

— Ouf !

— Pour épouser un si pauvre hère ?

Cette fois, Montredon répondit par un ronflement bien caractérisé.

— Il dort, l’imbécile ! s’écria Pierre Vardouin en le secouant vigoureusement par les épaules.

La colère du maître de l’œuvre avait changé de cours, grâce au système de barrage d’Henri Montredon. Le rusé vieillard n’eut pas de peine à sortir de son faux assoupissement.

— Je suis accablé de sommeil, dit-il, et cependant j’avais à te communiquer des choses du plus haut intérêt. Tu n’as pas deviné le but de mon voyage dans ce pays ?... Allons, tu frémis encore !... A demain les confidences.

— Il n’est pas tard, s’écria Vardouin en cherchant à le retenir.

— Peut-être m’a-t-on récompensé au-delà de mes mérites, poursuivit Henri Montredon qui joignait la finesse d’Ulysse à l’expérience de Nestor...

— Tu occupes un poste éminent ? demanda Pierre Vardouin vivement intrigué.

— Il est certain que je jouis d’une grande influence...

— Vraiment ?

— Et que je puis être utile à mes anciens amis.

— Tu as toujours aimé à rendre service.

— Si tu me fais des compliments, je m’échappe, je vais dormir !

— Sois donc raisonnable, dit Pierre Vardouin : laissons aux petites filles le soin de se mettre au lit dès que le soleil a quitté l’horizon. Asseyons-nous devant cette table. Tu ne refuseras pas de trinquer avec un vieux camarade qui, moins heureux que toi, n’a pas rencontré la gloire sur son chemin.

— Dis : plus modeste.

— Il est vrai que j’aurais pu, comme tant d’autres, offrir mes services à quelque riche abbaye.

— Mais tu as préféré l’obscurité au grand jour, le village à la grande ville.

— J’ai renfermé en moi-même mes faibles talents.

— Et personne n’est venu leur ouvrir ?

— On s’en repentira peut-être, répondit fièrement Pierre Vardouin.

— On s’en est même déjà repenti, dit Montredon en souriant.

— Que veux-tu dire ?

— Je suis employé, comme tu le sais, aux travaux de l’abbaye de St-Ouen. Dernièrement, le révérend père abbé me fit appeler près de lui. « Henri Montredon, me dit-il, je n’ai jamais douté de votre discrétion et de votre dévouement. Il n’est donc pas surprenant que je vous aie choisi pour une mission secrète... » Je reçois l’ordre de partir sans retard. J’arrive à Caen, où je passe deux jours, et me voilà à Bretteville.

— On avait entendu parler de l’église que je construis ? dit Pierre Vardouin.

— Sans doute.

— Et alors ?... demanda le maître de l’œuvre, avec un étranglement dans la voix.

— Alors... il a été décidé que l’on en construirait une autre à Norrey. L’abbé n’a pas voulu que cette succursale de St-Ouen fût moins bien traitée que le village de Bretteville.

— C’est folie, reprit Pierre Vardouin, de construire deux églises dans un si petit espace. L’une fera tort à l’autre.

— A ce point de vue, la tienne n’a rien à craindre.

— J’ose m’en flatter. Mais, si l’on continue sur ce pied-là, nous verrons bientôt plus de clochers que d’habitants dans le pays.

— J’exécute les ordres de mon supérieur.

— Et tu vas commencer les travaux ?

— Non pas. Je viens seulement choisir un entrepreneur. J’ai songé à toi, et me voilà.

Vardouin était rayonnant. Il lui était doux de penser qu’il aurait encore une fois l’occasion de mettre ses talents en lumière.

— Ainsi, dit-il avec une certaine timidité, tu as songé à moi pour la construction de cette nouvelle église ?

— Non, mon cher ! non ! pas précisément.

Pierre Vardouin fit trembler le plancher sous ses pieds, et le sang lui monta au visage.

— Tu ne veux pas te railler de moi ? dit-il avec colère.

Henri Montredon ne répondit pas et laissa passer l’orage. Jusque-là, il avait dirigé l’entretien suivant ses désirs, ménageant les emportements de Pierre Vardouin avec le calme d’un auteur dramatique qui noue et dénoue, suivant son caprice, les fils de son intrigue. Mais la pièce devenait sérieuse ; il eut un moment d’inquiétude et d’hésitation.

Pierre Vardouin avait étudié avec lui le grand art des maîtres de l’œuvre. Pendant trois ans ils s’étaient coudoyés dans les mêmes chantiers ; ils avaient mis leurs plaisirs et leurs chagrins en commun ; ils se confiaient leurs projets, se disaient leurs espérances. Refuserait-il maintenant à son ancien camarade une légère satisfaction d’amour-propre ? Il n’avait qu’un mot à dire pour le voir sauter à son cou et pleurer de joie. D’un autre côté, qui pouvait lui répondre des moyens de François Regnault, à qui il commençait à penser sérieusement pour lui confier la direction des travaux de Norrey ? Le jeune homme avait de l’enthousiasme, mais il manquait d’expérience ; il n’avait pas encore fait ses preuves. Les sentiments d’Henri Montredon allaient de François à Pierre Vardouin qui semblait, en dernière analyse, être sur le point de faire pencher la balance de son côté, lorsqu’un sanglot de Marie, entendu seulement de Montredon, vint tout à coup terminer ce combat intérieur en faveur de François.

— Elle l’aime, se dit-il ; son père est vieux et n’a plus longtemps à vivre ; il est juste que sa vanité se taise devant le bonheur de sa fille.

Pierre Vardouin s’était levé et avait recommencé sa promenade furieuse. C’était le moyen qu’il employait d’ordinaire pour dissiper ses emportements. Henry Montredon l’arrêta au passage en lui appliquant familièrement la main sur l’épaule.

— Pierre Vardouin, lui dit-il, consentirais-tu, pour tout l’or du monde, à faire quelque chose de nuisible à ta réputation ?

— Non, par Saint Pierre ; mon patron !

— Écoute-moi alors... Le maître de l’œuvre de Saint-Ouen m’a fait mander qu’il connaît le but secret de ma mission et qu’il saura bien me perdre, si je confie la construction de l’église de Norrey à un homme de talent. Il est jaloux ! Comprends-tu maintenant pourquoi je ne t’ai pas proposé cette affaire ?

— Merci ! s’écria Pierre Vardouin en serrant énergiquement la main de son ancien camarade ; merci ! cela me fait du bien de savoir que mon clocher de Bretteville n’aura pas à craindre la comparaison.

— J’ai donc besoin d’un homme incapable, continua Henri Montredon... Où le trouver ?

— Je ne sais.

— La chose n’est pas rare cependant. Dans tous les cas, un homme inexpérimenté ferait bien mon affaire... J’ai pensé à François.

— Un enfant ! s’écria Pierre Vardouin.

— C’est justement ce qui m’en plaît.

— Il fera absurdités sur absurdités !

— Tant mieux.

— Il est d’un entêtement à toute épreuve

— A merveille !

— Il n’écoutera aucun conseil.

— Bravo !

— Il est même capable de montrer du talent, pour nous contredire.

— Pour cela, je l’en empêcherai bien.

— Comment ? demanda Pierre Vardouin.

Il y avait, dans la manière dont ce mot fut accentué, une telle inquiétude, un aveu si naïf du mérite de François, que Henri Montredon ne put s’empêcher de sourire.

Tu n’ignores pas, dit-il, que François ferait tout au monde pour obtenir la main de ta fille ?

— Il ne l’aura jamais !

— On peut la lui promettre.

— Quitte à ne pas tenir ?

— Pardon. Mais on lui fixera pour terme de son attente le jour où la croix...

— Couronnera la pyramide du clocher de Norrey ?

— C’est cela même !... Comprends alors son ardeur à conduire les travaux, à presser les ouvriers. Laisse agir sa passion, et sois assuré qu’il ne prendra pas le temps de construire un chef-d’œuvre.

En achevant ces mots, Henry Montredon sortit, laissant le maître de l’œuvre tout étourdi de cette étonnante confidence.

Derrière la porte, il trouva Marie.

— Eh bien, lui demanda-t-il en souriant, je suppose que vous avez tout entendu... Êtes-vous contente ?

— Pas plus que ne le serait François, s’il eût été à ma place.

— Est-ce ainsi que vous reconnaissez mon dévouement ?

— Quand on aime vraiment quelqu’un, répondit Marie d’une voix ferme, on le défend ; mais on ne le dégrade pas, en le mettant dans une situation d’où il ne peut sortir qu’avec honte et déshonneur.

— Il fallait bien mentir un peu...

— On n’a pas besoin de mentir lorsqu’on se fait l’avocat d’une bonne cause, dit noblement Marie. Et moi qui aime François de toutes les forces de mon cœur, non-seulement je lui refuserais ma main, mais encore je ne lui accorderais pas un regard de pitié, s’il devait oublier, en faisant un marché indigne, ce qu’il doit à Dieu et à son art.

Et Marie s’enfuit, toute rouge d’indignation, à la pensée du rôle humiliant qu’on voulait faire jouer à François.

Le lendemain, le soleil se leva radieux à l’horizon. L’espace qu’il allait parcourir s’étendait devant lui, pur et libre de tout nuage. Il semblait que le ciel eût voulu célébrer sa bienvenue en écartant tout ce qui pouvait nuire à son éclat.

Lorsque François se réveilla, ses yeux furent éblouis par un rayon de soleil qui, après avoir traversé la fente d’un des contrevents, venait se briser au-dessus de son lit contre la muraille. Il sauta à terre, presque honteux de sa paresse, s’habilla lestement et courut ouvrir la fenêtre. Une brise tiède et chargée d’aromes pénétra dans l’appartement. Le jeune homme aspira avec force cet air vivifiant.

— La belle matinée ! s’écria-t-il en promenant lentement son regard sur l’azur du ciel.

— Hélas ! la journée ne lui ressemblera pas ! dit tristement la mère de François, qui s’était approchée sans bruit.

François saisit les mains de sa mère dans les siennes. Dieu sait seul ce qu’il y eut de regrets, de douleur dans ce serrement de mains et dans le regard qu’ils échangèrent tous les deux. Cette nouvelle émotion allait peut-être ébranler la résolution du jeune homme. Ses rêves d’avenir, ses projets de voyage, le mystère d’une vie inconnue, tout cela n’avait plus pour lui le même charme qu’au moment de la colère. Il sentait tout ce qu’il allait perdre. Il ne voyait pas ce qu’il allait gagner. Il repassa rapidement dans sa mémoire les événements de la soirée. La conduite de Pierre Vardouin ne lui paraissait plus aussi odieuse que la veille. Il se reconnaissait même des torts. Mais, pour rien au monde, il n’eût consenti à faire les premières avances. La perspective d’une telle humiliation lui rendit toute son énergie. Il s’approcha du havre-sac qui contenait ses vêtements et ceux de sa mère. Il le jeta sur son dos, empoigna le bâton dont son père se servait quand il se mettait en route et, prenant sa plus grosse voix, afin de dissimuler son envie de pleurer :

— Ma mère, dit-il, voici l’heure où les travailleurs se rendent aux champs. Il est temps de partir.

La veuve se cacha la tête dans les mains.

— Partons, ma mère ! reprit François d’un ton moins assuré.

La pauvre femme ne répondit pas ; elle éclata en sanglots. Son fils lui tendait la main droite, tandis que de l’autre il retenait ses larmes.

— Mère, dit-il tout bas, de manière à ne rien laisser voir de la douleur qui le suffoquait, venez-vous ?

— Quoi ! vous partez sans moi ? dit une voix douce comme celle qu’on prête aux anges.

François et sa mère, dans leur foi naïve, crurent en effet que, touché de leur douleur, le ciel leur envoyait un de ses messagers.

Ils se retournèrent et, surpris, reconnurent Marie.

La jeune fille était encadrée dans la baie de la porte, au milieu de la vigne vierge, dont les feuilles laissaient percer de place en place quelque joyeuse petite fleur de clématite. Elle était rayonnante de beauté. Placée ainsi, elle ressemblait, s’il nous est permis d’emprunter notre comparaison à une époque plus rapprochée de nous, à ces portraits de jeunes femmes, que les artistes du dix-huitième siècle se plaisaient à entourer de guirlandes de fleurs.

Marie se jeta dans les bras de la veuve Regnault.

— Méchants ! disait-elle en pleurant, méchants qui vouliez abandonner votre petite Marie !

François était resté sur le seuil de la porte. Tout à coup il poussa un grand cri et rentra précipitamment dans la chambre.

— Qu’y a-t-il ? demandèrent les deux femmes.

— Pierre Vardouin ! s’écria François hors de lui. Il s’avance de notre côté.

— Quel malheur si mon père me surprenait ici ! dit Marie.

— Venez ! lui dit la veuve Regnault.

Elle l’entraîna dans la chambre voisine.

Lorsqu’il vit le maître de l’œuvre entrer d’un pas résolu dans la maison, François porta instinctivement la main à son cœur, comme pour en comprimer les battements. Il était trop jeune, et ses passions étaient trop vives pour que son émotion échappât à un œil aussi exercé que celui de Pierre Vardouin. L’attitude de l’apprenti n’exprimait pas le défi ; mais elle était pleine de noblesse et de fierté. Il se découvrit, par respect pour les cheveux blancs du maître de l’œuvre, et garda le silence. Il attendait une explication. Pierre Vardouin comprit qu’il n’obtiendrait rien du jeune homme, s’il ne lui adressait pas les excuses auxquelles il savait, d’ailleurs, qu’il avait droit. Il s’avança donc à sa rencontre en lui tendant la main.

— François, dit-il, l’offense était grave, — je le sais, — mais irréfléchie. Voici la main qui vous a frappé. Voulez-vous la serrer, comme celle d’un ami qui reconnaît ses torts ?

Le jeune homme répondit par une étreinte cordiale, mais tout en conservant une certaine retenue et sans manifester d’étonnement. Cette froideur déplut au maître de l’œuvre.

— Garderais-tu un vieux levain de rancune contre moi ? demanda-t-il.

— Dieu m’en préserve ! dit François. Seulement j’ai peine à croire que je doive la visite de Pierre Vardouin à un but désintéressé. J’attends donc l’explication de sa démarche.

— Tu as vraiment une pénétration remarquable pour ton âge, François. Parlons donc franchement. Veux-tu rentrer dans mon chantier ?

— Non ! répondit François avec fermeté. Vous me rendez votre amitié, et je vous en suis reconnaissant. Mais quant à travailler sous vos ordres, jamais !... Voyez plutôt, ajouta-t-il en montrant son havre-sac et son bâton de voyage, je me disposais à partir.

Un éclair de joie illumina le visage sévère de Pierre Vardouin.

— Au fait ! se dit-il, si je laissais s’envoler l’oiseau, je n’aurais pas la peine de fermer sa cage. Il emporterait avec lui tous les soucis dont il était l’occasion.

Mais une réflexion le ramena à sa première idée. Si François quittait le pays, Henri Montredon choisirait peut-être quelque habile entrepreneur, dont l’amour-propre tiendrait à surpasser la renommée de Pierre Vardouin. Au contraire, s’il obtenait pour François la direction des travaux de Norrey, il exercerait sur lui une influence toute-puissante. Il l’écraserait sous ses pieds, plutôt que de permettre à son talent de se déployer.

— Tu tiens à ton indépendance ? reprit-il en s’adressant au jeune homme.

— Je suis lassé d’obéir.

— Et si tu commandais à ton tour ?

— Oh ! cela n’arrivera jamais !

— Plus tôt que tu n’oserais l’espérer.

— Vous vous jouez de moi... Cela n’est pas sérieux ?

— Tellement sérieux que je viens t’offrir le bâton de maître de l’œuvre.

— Quoi ! s’écria François, le front rayonnant d’espérance, je conduirais des ouvriers, je construirais des églises ! Tous mes rêves, toutes les belles choses que j’ai conçues, que j’ai méditées, je pourrais leur donner une forme, leur donner la vie, les soumettre au jugement des autres ? Je me ferais un nom, je serais assez grand pour qu’on ne me refusât pas la main de Marie !... Mais non ! cela n’est pas vraisemblable, cela est impossible, je ne suis qu’un insensé ; et vous-même, vous ne pouvez vous empêcher de rire de ma folie !

— Tu as si bien ta raison, et tout ce que je te dis est si bien l’expression de la vérité que voilà Henri Montredon...

— Tout prêt à vous saluer du titre de maître de l’œuvre, dit le nouveau venu en entrant.

— Ah ! s’écria François.

Il ne put trouver une parole ; mais il tendit la main à son protecteur et le remercia par un regard éloquent.

— J’espère que tu nous construiras une belle église, dit Montredon en lui frappant amicalement sur l’épaule.

Il lui expliqua en peu de mots ce dont il s’agissait.

— Oh ! répondit François, je vous ferai quelque chose de beau !

— Songe, interrompit Pierre Vardouin, que tu n’auras qu’un bref délai pour construire ton église.

— Combien de temps ?

— Je ne sais au juste, répondit Pierre Vardouin assez embarrassé du silence d’Henri Montredon... Mais... tu aimes Marie ?

— Plus que la gloire !

— Eh bien, je te l’accorderai en mariage...

Le jeune homme tomba aux genoux du maître de l’œuvre.

— Le jour où l’on posera la dernière pierre de l’église de Norrey.

— Cependant, dit François, je ne puis sans un temps raisonnable...

— Si tu aimes vraiment ma fille, tu hâteras les travaux, tu presseras les ouvriers. Rien n’est impossible à l’amour. D’ailleurs je ne reviens pas sur ma parole. Voilà mes conditions !

— Et voici les miennes ! dit Marie d’une voix assurée en entrant dans la chambre avec la veuve Regnault.

Pierre Vardouin devint horriblement pâle. Il voulut saisir sa fille et l’entraîner. Mais elle glissa dans ses doigts, courut vers François, le prit par la main et le conduisit devant un Christ en pierre attaché à la muraille. Les spectateurs de cette scène étaient sous le coup d’émotions si violentes, que pas un d’entre eux ne trouva la force d’exprimer sa colère, son étonnement ou son admiration.

— Voyez-vous cette image du Sauveur ? dit Marie en montrant le Christ à François. Quelle expression de souffrance ! quelle résignation divine ! quelle sublime bonté dans ce regard d’agonisant ! Celui qui a pu travailler une matière ingrate, de façon qu’il en ressortît un si poignant emblème de la passion de Jésus, celui-là, — n’est-ce pas, — devait être un merveilleux sculpteur, un des princes de son art ? Non, c’était un simple ouvrier. Eh bien ! le fils de cet homme inspiré vient d’être nommé maître de l’œuvre. Et ce fils... c’est vous, François ; car ce Christ est l’ouvrage de votre père. Ferez-vous injure à sa mémoire ? oublierez-vous ses leçons ? consentirez-vous à faire une œuvre indigne de lui, indigne de vous ? Non, François !... Que votre travail mérite l’admiration des hommes ; que votre amour pour moi devienne une source féconde d’inspirations ; qu’il ne soit pas une entrave au développement de votre génie. Ne vous pressez pas, consacrez à votre entreprise tout le temps qu’elle exige. Je saurai bien attendre. Et je vous jure aujourd’hui, en face de cette figure du Christ, de ne jamais donner ma main à un autre que vous !

Le rayonnement du bonheur illuminait le front de François. Il tomba aux genoux de Marie. Il essaya de prendre une de ses mains pour la couvrir de baisers. Mais la jeune fille se déroba à ces marques d’amour et, se tournant résolument du côté de Pierre Vardouin :

— Mon père, dit-elle, je suis à vos ordres.

Son assurance, la fierté de son attitude en imposèrent au maître de l’œuvre. Il donna silencieusement le bras à sa fille et sortit, après avoir jeté sur François un regard où se peignait toute sa haine.

V. Deux martyrs

Huit ans s’étaient écoulés depuis le serment de Marie. Son fiancé avait noblement répondu à son religieux enthousiasme. La tour de l’église de Norrey s’élevait, gracieuse et coquette, au-dessus des peupliers les plus élancés.

Rien de mieux ordonné que l’ensemble de l’édifice ; rien de plus élégant, de plus achevé que ses moindres détails. On n’y voyait pas les lourds et massifs piliers de l’époque romane ; on n’y voyait pas les formes contournées, les tours de force qui, plus tard, caractérisèrent l’architecture dite flamboyante. C’était un des types les plus heureux de cette belle période du treizième siècle, dont la Sainte-Chapelle est l’idéal. Là, tout est si bien prévu que l’œil n’est blessé par aucune défectuosité ; tout est si bien à sa place, qu’on ne saurait ajouter ni retrancher le plus petit ornement sans nuire à l’effet général. Les colonnettes s’élancent légèrement, des deux côtés du chœur, pour se rejoindre à la voûte et s’y épanouir en un gracieux bouquet, comme ces fusées qui décrivent dans l’air leur lumineuse parabole et se terminent par une gerbe de feux du Bengale. La ténuité des piliers ne vous cause aucun effroi ; car ils sont aussi solides qu’élégants. Ils ne ressemblent pas à ces géants difformes qui n’ont, pour soutenir leurs grands corps, que des jambes amaigries, mais à ces hommes bien proportionnés, dont chaque partie du corps s’est logiquement développée.

Une ornementation simple, de grandes lignes, l’union intelligente du beau et de l’utile, voilà ce qui fait le charme et le prix de la petite église de Norrey.

Au moment où nous retrouvons François, le jeune maître de l’œuvre était au milieu de son chantier. Les ouvriers travaillaient et jasaient autour de lui, sans que l’idée de les surveiller ou d’écouter leurs propos vînt troubler sa rêverie. Appuyé contre un bloc de pierre, les yeux fixés sur le corps carré de la tour qui n’attendait plus que sa pyramide pour que l’édifice fût dignement couronné, le jeune homme semblait abîmé dans de profondes réflexions. Une expression de mortelle tristesse était répandue sur ses traits. Le vent lui fouettait insolemment dans le visage ; et il demeurait, les bras croisés, immobile, et dans un morne accablement. Son travail lui valait l’admiration des hommes. Mais de combien de douleurs n’avait-il pas été la source ?

Huit longues années s’étaient passées depuis la promesse de Marie. On lui avait défendu de la voir. La pauvre fille était enfermée ou surveillée. Pierre Vardouin l’accompagnait, chaque fois qu’elle mettait les pieds hors de la maison. Impossible de le fléchir, impossible même de parvenir jusqu’à lui. Il se barricadait chez lui, comme dans une forteresse. A plusieurs reprises, François avait envoyé sa mère chez le maître de l’œuvre de Bretteville pour essayer de le toucher. Mais Pierre Vardouin ne voulut pas l’écouter et lui ferma sa porte. Hélas ! la pauvre femme n’eut point l’occasion de tenter une nouvelle épreuve ; une courte maladie l’enleva à l’affection de son fils.

Ce fut pour François le plus affreux des malheurs. Privé de l’amour de Marie, privé des consolations de sa mère, il eut un horrible vertige, en se sentant réduit à ses seules forces morales. Pas un être qui s’intéressât à lui, pas une bouche amie pour lui dire de ces douces paroles qui sont la nourriture du cœur ; personne à aimer !

Le jeune homme fut arraché à ses sombres pensées par une petite altercation qui venait de s’élever entre ses ouvriers.

— J’imagine, disait un tailleur de pierre, qu’il est fort inutile de s’exténuer à polir des cailloux, pour que le diable s’amuse à les mettre en morceaux.

— Ma foi ! je suis de l’avis de Greffin, dit un autre ouvrier.

— Qui, d’entre nous, aura le courage de garder l’église cette nuit ? demanda un troisième.

— Pas moi, certes !

— Ni moi.

— Il faudrait avoir des griffes au bout des doigts, reprit Greffin, pour affronter les esprits de l’enfer.

— Alors ta femme pourrait servir de sentinelle, dit un bouffon de la compagnie.

— Je ne comprends pas qu’on plaisante sur les choses sérieuses, répondit Greffin visiblement contrarié.

— Vous rappelez-vous la statue de la Vierge, que j’avais portée hier soir dans la nef ? demanda un sculpteur, qui arriva fort à propos pour empêcher une querelle.

— Si je me la rappelle ! dit un tailleur de pierre : c’est ce que tu as fait de mieux !

— Eh bien, voilà ! dit le sculpteur.

Et il se frappa le cou du tranchant de la main.

— Elle est brisée ? demandèrent les ouvriers en chœur.

— On lui a tranché la tête ! répondit le sculpteur. Je savais, ajouta-t-il, que Kerlaz avait reçu l’ordre de passer la nuit dans l’église. Je m’apprêtais à y aller pour lui tenir compagnie, lorsque le pauvre garçon s’est avancé à ma rencontre avec une mine à faire trembler. Une bosse affreuse lui cachait la moitié d’un œil.

— Il est tombé ? demanda-t-on.

— Non ; mais il s’est battu.

— Avec qui ?

— Avec un esprit qui a le poing solide, allez !... Il paraît qu’il s’éclairait (l’esprit bien entendu) avec une petite lanterne sourde. Il prenait toutes ses aises, afin de mieux briser ma statue. Alors Kerlaz, qui est un rude compère et qui n’a pas peur, s’est approché de lui tout doucement. Mais au moment où il allongeait la main pour l’empoigner, il a reçu un terrible coup en plein visage. Lorsqu’il a rouvert les yeux : bonsoir ! l’esprit était parti... Il ne restait plus que la bosse. Comme je ne tiens pas à être défiguré, j’ai pris la ferme résolution de ne pas monter la garde dans l’église.

— Je vous éviterai cette peine, dit François qui s’était approché du groupe des parleurs. Je veillerai moi-même, cette nuit, à la sûreté de l’église. J’entends que désormais il ne soit plus question de toutes ces histoires ridicules. Suivez-moi, ajouta-t-il en s’adressant au sculpteur. J’ai besoin de vous.

François s’avança à grands pas vers la maison qu’il occupait à l’extrémité du chantier. Il pria le sculpteur de patienter quelques instants ; puis il s’approcha d’une table et se mit à écrire, sous la dictée de son cœur. Il ferma sa lettre et la donna à l’ouvrier, qui attendait ses ordres sur le seuil de la porte.

— Morbrun, lui dit-il d’une voix émue, vous connaissez la maison de Pierre Vardouin. Courez à Bretteville, et tâchez de remettre ce billet entre les mains de Marie.

— Mais vous n’ignorez pas que le maître de l’œuvre ne permet à personne d’approcher de sa maison, encore moins de sa fille ?

— Je m’en rapporte à votre esprit inventif. Rappelez-vous seulement que ce billet doit passer de vos mains dans celles de Marie. Soyez prudent.

François s’assit sur un banc placé devant la maison et regarda s’éloigner Morbrun, qui courait sur la route de Bretteville avec la rapidité d’un lièvre poursuivi par une meute.

Ce n’était pas un garçon à sentiments bien vifs. La tête jouait un plus grand rôle que le cœur dans son affection pour François. Homme d’esprit lui-même, il se faisait un honneur d’obéir aux volontés d’un maître intelligent. Bref c’était un de ces caractères portés naturellement au bien, et chez lesquels la soumission au devoir est un instinct plutôt qu’une vertu.

Tandis que Morbrun dévorait ainsi l’espace, il cherchait un moyen ingénieux pour tromper la surveillance de Pierre Vardouin. Dès qu’il fut devant la maison du maître de l’œuvre, il prit la désinvolture et la voix d’un homme aviné. Tout en trébuchant et maugréant à la façon des ivrognes, il vint rouler avec force contre la porte extérieure. Le bruit de sa chute attira du monde. Une fenêtre s’ouvrit au-dessus de lui.

— Qui est là ? dit une voix de jeune fille.

— Quelqu’un qui désirerait parler à Pierre Vardouin, répondit le sculpteur avec accompagnement de fioritures d’ivrogne.

— Il est sorti.

— C’est ce que je voulais savoir, dit Morbrun en se redressant d’aplomb sur ses jambes.

Puis, tirant la lettre de sa poche :

— Je viens de Norrey, reprit-il, et je vous apporte ce billet, qu’on m’a chargé de vous remettre.

Marie poussa un cri de joie et tendit la main pour saisir le billet ; mais la fenêtre était trop élevée au-dessus du sol. Alors elle ôta prestement le cordon qui faisait plusieurs fois le tour de sa taille. En moins d’une minute le cordon fut descendu, la lettre attachée et introduite dans la chambre. Marie fit un geste de remercîment à Morbrun et referma la fenêtre. Son cœur battit violemment, quand elle décacheta la lettre ; et ses yeux se remplirent de larmes, à mesure qu’elle avançait dans sa lecture. Voici ce que lui disait François :

« Que devenez-vous, Marie ? Vous rappelez-vous votre promesse ? Pensez-vous toujours à votre ami d’enfance ? Oh ! vous ne sauriez imaginer combien de fois j’ai maudit le jour où je me suis engagé, au pied du Christ, à mériter votre estime et celle des hommes ! Que me sert la gloire ? Cette vaine renommée, je la donnerais pour un instant passé auprès de vous. On répète autour de moi que mon œuvre est belle. Les mères seraient jalouses de voir leurs enfants recueillir les hommages qu’on m’accorde. Mais tout cet encens, tous ces éloges que j’avais tant désirés, loin de me satisfaire, ils me brisent le cœur ! En m’imposant l’obligation de couronner dignement mon travail, ils semblent par cela même m’éloigner encore de vous. Moi qui aurais voulu passer ma vie auprès de vous ! Moi qui n’aurais demandé pour tout bonheur que de vous voir, de vous entendre !

« Il ne m’est donc plus permis d’écouter votre voix, de serrer votre main, de vous dire que je vous aime. Et pourtant j’ai soif d’affection ; mon âme est pleine de douleurs, et je n’ai personne avec qui pleurer !... Ma mère, ma pauvre mère ! elle n’est plus là pour me donner des consolations. Je n’ai même plus la force de la résignation. Je me sens tout prêt à blasphémer. Je ne sais quelle voix me crie que vous m’aimez toujours ; et cependant le doute, l’inquiétude me torturent à chaque heure du jour et de la nuit. J’ai du courage et j’ai peur. Je suis fort et je tremble ! Ce n’est déjà plus un pressentiment. On m’a dit que votre père veut vous marier. Ce bruit-là est absurde, n’est-ce pas ? Ce serait un crime de vous supposer capable d’un parjure. Mais si votre père vous enferme comme dans une prison, il peut bien vous conduire de force à l’autel. Cette pensée me brise le cœur, et je ne me sens plus maître de ma volonté. Marie, ayez pitié de moi ! Il faut que je vous parle, que j’entende votre voix, que je touche votre robe, dussiez-vous vous attirer la colère de votre père. Ce soir, je vous attendrai auprès de l’église de Norrey. Venez, lorsque le soleil aura disparu à l’horizon, venez rendre le calme au cœur de votre ami...

« Oh ! ne craignez rien ; si sa raison l’abandonne parfois, c’est quand il désespère de vous voir. Votre présence le guérira. Ne craignez rien ! Nous ne serons pas seuls. Ma mère elle-même nous entendra, nous surveillera, comme autrefois. Sa tombe sera sous nos pieds, à côté de celle de mon père. Adieu, Marie ! Pardonnez-moi ; mais ne me refusez pas ! »

La jeune fille n’eut pas le loisir de s’abandonner à l’émotion que lui causaient les plaintes de François. On venait de refermer brusquement la porte de la rue, et les pas de son père résonnèrent pesamment sur les degrés de l’escalier. Elle n’eut que le temps de cacher la lettre et de passer son mouchoir sur ses yeux. Pierre Vardouin était déjà dans la chambre.

— Ces pleurs-là n’auront donc pas de fin ? dit le maître de l’œuvre d’une voix dure.

— Je pensais aux jours de mon enfance, répondit Marie en essayant de sourire.

— Tu auras bien assez de sujets de chagrin dans l’avenir sans en demander au passé, reprit Pierre Vardouin. Quand tu auras vieilli comme moi, tu connaîtras le prix des larmes.

— Je ne suis pas encore endurcie, dit Marie.

— Voilà précisément le mal, continua Pierre Vardouin en déposant son manteau. Dans la vie, les parents se contentent des fruits amers et abandonnent les bons aux enfants. Mauvaise éducation ! Ils n’ont plus de courage dans les jours malheureux.

— Il y a des exceptions, soupira Marie.

— De quoi te plains-tu ? Je ne te donne pas assez de liberté peut-être ?

— Vous m’enfermez à clef.

— Par saint Pierre, mon patron ! je te sais gré de ta franchise. J’oubliais que les filles se fatiguent de l’autorité paternelle, quand elles ont dépassé vingt ans.

En disant cela, Pierre Vardouin se mit à sourire. Marie, encouragée par son air affable, eut une lueur d’espérance. Elle courut vers son père et lui fit mille caresses.

— Vraiment ! mon père, dit-elle en cherchant à lire dans ses yeux, vous auriez l’intention ?...

— De te marier... Qu’y a-t-il là d’étonnant ?

Marie poussa un cri de joie. Cette révélation répondait au plus cher de ses désirs.

— Tu consens donc à quitter ton vieux père ? dit le maître de l’œuvre en passant doucement la main dans les cheveux de sa fille.

— Tôt ou tard, mon père, il le faudra bien.

— Et : mieux vaut tôt que jamais ? dit Pierre Vardouin en retournant le proverbe.

Marie ne chercha point à répondre à cette plaisanterie. Elle se serait d’ailleurs mal défendue. Son visage était rayonnant.

— Vous l’avez donc vu ? demanda-t-elle à son père.

— Aujourd’hui même.

— Il vous a dit combien il a souffert ?

— Sans doute. Le pauvre garçon attendait depuis si longtemps. Il s’est jeté à mon cou en pleurant. Alors, pour le consoler : « Dans peu de jours, lui ai-je dit, dans peu de jours, Louis Rogier, vous serez le plus heureux des hommes. »

Les joues de Marie se couvrirent d’une pâleur mortelle.

— De qui voulez-vous parler ? demanda-t-elle avec angoisse.

— De Louis Rogier, parbleu ! du fils de l’échevin.

— Ce n’est pas lui ! s’écria la jeune fille en laissant tomber sa tête dans ses mains. Ah ! vous êtes cruel, mon père.

— Quoi ! tu pensais encore à l’autre ?

— Il a ma parole, répondit simplement Marie.

— Il n’y tient guère, crois-moi. S’il t’aimait sincèrement, est-ce qu’il aurait mis huit ans, et plus, à construire l’église de Norrey ?

— Il n’a fait que son devoir.

— Oui ; mais il est plus épris de son œuvre que de toi, ma pauvre enfant. On le salue du nom de maître illustre ; tout Bretteville va admirer son travail... On me délaisse moi ! pour ce misérable apprenti, qui sait à peine bégayer son art... La fumée de l’orgueil lui dérobe le souvenir de ce qu’il nous doit. Il rêve déjà une alliance plus relevée. Il te dédaigne.

— Je ne le crois pas.

— Il ne pense plus à toi ; j’en ai des preuves.

Indignée de la conduite de son père, Marie fut tentée de le confondre en mettant sous ses yeux la lettre de François. Mais elle s’arrêta à temps, dans la crainte de compromettre son bonheur et celui de son amant.

— Quel est donc le mérite de François ? poursuivit Pierre Vardouin. On lui prodigue les éloges ; mais cela durera-t-il ? Quelle est sa fortune ? A-t-il de la naissance ?

— Mais je l’aime ! s’écria Marie d’un ton déchirant.

Pierre Vardouin comprit en cet instant que tout l’avenir de sa fille était attaché à la satisfaction de son amour pour François. Son premier, son bon mouvement, celui que lui dictait son instinct de père, allait peut-être lui arracher un consentement. Marie attendait son arrêt en frémissant, lorsqu’un bruit de voix, parti de la rue, parvint jusqu’aux oreilles de Pierre Vardouin et paralysa son élan généreux.

— Il est impossible, disait-on, de voir quelque chose de plus beau que l’église de Norrey. La construction de Pierre Vardouin est une bicoque, en comparaison de celle de François !

Quand il se fait une perturbation dans les lois de la nature, le physicien n’a plus qu’à déposer ses instruments d’expérimentation en attendant la fin du désordre. Ne doit-il pas en être de même du moraliste ? Que viendrait faire sa science en présence des cataclysmes du cœur humain ? Sa méthode, si incertaine d’ailleurs, oserait-elle balbutier une explication des orages qui troublent le cœur et aveuglent l’esprit, au point d’anéantir les affections les plus saintes ? Qu’il se taise alors ; ou, s’il veut faire de la statistique, qu’il constate une monstruosité de plus.

La jalousie de Pierre Vardouin s’était réveillée, plus active, plus effroyable que jamais. Il ne se contentait pas de haïr François de toutes les forces de son âme. Il embrassait dans son inimitié tout ce qui pouvait porter quelque intérêt à son ancien apprenti. Il lança un regard terrible à sa fille et sortit en blasphémant.

Marie profita de son absence pour s’abandonner librement à sa douleur. Il était trop évident à ses yeux qu’elle n’avait plus à espérer que dans la miséricorde de Dieu. Elle attendit avec résignation le retour de son père. Leur souper fut, comme on l’imagine, d’une tristesse mortelle. Pas un mot ne fut échangé entre le père et la fille. Marie retenait à peine ses sanglots.

Cependant la nuit commençait à remplir tout de son ombre, et l’heure du rendez-vous approchait. La jeune fille aurait cru commettre un sacrilége si elle n’eût pas tenté l’impossible pour aller donner des consolations à François. Elle sentait elle-même le besoin de pleurer avec lui. Son père sortait habituellement le soir. Elle surveillait donc avec une impatience fébrile les moindres mouvements du maître de l’œuvre.

Enfin il se leva de table plus tôt que de coutume, prit son manteau et descendit l’escalier avec précipitation.

Au bruit épouvantable que la porte fit en se refermant, Marie put juger du degré d’irritation de son père. Elle s’approcha de la fenêtre et le suivit des yeux aussi longtemps que l’obscurité le lui permit. Puis elle se demanda par quels moyens elle parviendrait à s’échapper de la maison. Ses mouvements indécis témoignaient du peu de succès de ses recherches. Soudain le feu de la résolution brilla dans son regard ; elle prit la lampe et descendit examiner la porte qui donnait sur la rue. Ses yeux se levèrent vers le ciel avec une admirable expression de reconnaissance.

— Mes pressentiments ne m’ont pas trompée ! s’écria-t-elle. Dans sa colère, il a oublié ses précautions habituelles... Je suis libre !

En même temps elle attirait la porte, qui gémit péniblement sur ses gonds.

— Il me tuera peut-être à mon retour, pensa-t-elle, mais François va savoir que je l’aime encore !

Et la courageuse fille se mit à courir dans la direction du village de Norrey. Elle n’eut pas fait trois cents pas qu’elle entendit marcher à sa rencontre. Saisie de frayeur, elle se jeta précipitamment de côté et chercha une cachette derrière une haie d’aubépine.

Le vent chassait au ciel de grands nuages, aux contours bizarres. De temps à autre, cependant, la lune apparaissait au milieu de vapeurs irrisées, brillante comme un miroir d’argent qui réfléterait les rayons du soleil. Au moment où Marie se croyait le mieux à couvert, un des gros nuages se déchira, et des flots de lumière se répandirent sur la route et sur la campagne.

Deux cris de joie signalèrent cette victoire de l’astre sur les ténèbres. Dans l’homme qui lui avait causé tant d’effroi, Marie venait de reconnaître François.

Les deux jeunes gens échangèrent un rapide regard et se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

— Je savais bien que vous ne me refuseriez pas ! s’écria François, quand il se fut rendu maître de son émotion.

— Douterez-vous de mon amour maintenant ? lui demanda Marie.

— Vous êtes bonne, répondit François en déposant un baiser sur le front de la jeune fille.

— Voyons ! donnez-moi votre bras, dit Marie. Et promenons-nous gravement, comme de grands parents.

— Où faut-il vous mener ?

— A Norrey. Je ne connais pas encore votre chef-d’œuvre.

— Vous exagérez...

— Non pas ! reprit Marie. Je compte sur un chef-d’œuvre, sans quoi je ne vous pardonnerais pas de m’avoir fait attendre huit ans le plaisir de vous admirer.

— En effet, voilà huit ans que je souffre !...

— Est-ce un reproche ? dit Marie.

— Pour cela, non, répondit François. Vous n’avez fait que votre devoir en me faisant jurer d’illustrer mon nom. Mais votre père devait-il se montrer si impitoyable ?

— Oh ! ne me parlez pas de mon père ! interrompit Marie. Soyons tout entiers au bonheur de nous voir !

Ils étaient arrivés au détour du sentier, et l’église se dressait devant eux dans toute sa magnificence.

— Dieu, que c’est beau ! s’écria Marie. Oh ! que je suis contente, que je suis fière de vous, François !

En, même temps elle enlaça ses deux bras autour de son cou et lui prodigua mille caresses, en lui disant les plus douces choses. Ces quelques minutes de bonheur firent oublier à François ses huit années de souffrance. Ses yeux, admirables en ce moment d’enthousiasme et de félicité, se promenaient avec amour de Marie à l’édifice en construction, et ses lèvres cherchaient en vain des mots qui répondissent aux sentiments qui remplissaient son âme.

Mais il n’est pas de langue capable de traduire ces sublimes béatitudes, si fugitives d’ailleurs qu’elles sont bientôt suivies d’une tristesse mortelle. Le front de François s’inclina, chargé de langueur.

Et n’est-ce pas le propre des natures élevées d’associer au bonheur présent un pénible souvenir, de ne jamais goûter une joie, un plaisir sans y trouver d’amertume, de penser, en voyant l’enfant, à l’aïeul qui n’est plus !

— Que je suis heureux ! s’écria-t-il d’une voix émue... Si ma mère pouvait partager ma joie !

Marie suivit la direction des yeux de son amant. Elle aperçut alors deux petites croix de bois qui se penchaient l’une vers l’autre, comme pour se rejoindre, au-dessus de deux tertres couverts de gazon.

— Prions ! dit Marie en tombant à genoux ; Dieu pourrait nous punir d’avoir oublié les morts.

— Marie, s’écria tout à coup François, n’avez-vous pas entendu du bruit ?

— Je ne sais. Mais je ne puis m’empêcher de trembler. Il me semble que la nuit est glaciale. L’obscurité augmente de plus en plus... J’ai peur, François !

— Tranquillisez-vous ; je suis là pour vous protéger, répondit le jeune homme en couvrant Marie d’un épais manteau qu’il avait tenu jusque-là sur son bras.

— Il se fait tard, reprit Marie. Soyons raisonnables, et séparons-nous. Mon père peut rentrer d’un instant à l’autre. Vous figurez-vous bien sa colère, s’il ne me trouve pas à la maison ?

— On jurerait qu’il y a de la lumière dans la tour, interrompit François.

— C’est peut-être un reflet de la lune, dit Marie.

— Mes yeux me trompent rarement, reprit le jeune homme.

Il se dirigea vers l’église.

— Restez ! dit Marie avec un tremblement dans la voix.

— Les ouvriers, continua François, prétendent que ce sont des esprits. Je croirais plus volontiers à la malveillance. Esprits ou malfaiteurs, je vais bientôt avoir sondé ce mystère.

— Ne vous exposez pas ! s’écria Marie en cherchant à retenir son ami.

— Ne craignez rien, répondit-il. Je serai bientôt de retour.

A ces mots, il entra résolûment dans l’église et prit un ciseau laissé là sur le sol par les compagnons, pour s’en faire une arme au besoin.

Marie l’avait suivi dans la nef, en proie à une vive terreur. Elle s’agenouilla sur une dalle et commença une fervente prière. Le jeune homme montait rapidement les marches du petit escalier de la tour.

Arrivé au terme de sa course, son pied heurta contre une masse informe qui lui barrait le passage. Il se baissa et sentit le corps d’un homme sous ses doigts. François ne savait pas ce que c’est que la peur. Il empoigna fortement le bras de l’inconnu et l’entraîna avec vigueur.

— Je te tiens enfin ! s’écria-t-il en prenant pied sur la plate-forme. Si tu n’es pas un esprit de l’enfer, je vais apprendre au moins comment tu te nommes.

Le prisonnier sortit de la pénombre et parut dans un demi-jour. Le jeune homme lâcha sa proie, en poussant un cri de surprise et d’effroi.

C’était Pierre Vardouin.

Il y eut quelques minutes d’un silence mortel.

— Que faisiez-vous là à cette heure ? demanda enfin François, dont la poitrine se soulevait par bonds violents.

— N’est-il pas permis au maître de visiter le travail de son élève ?

— Mais vous brisiez des sculptures ! reprit François avec indignation. Vous n’aviez donc pas assez de me briser le cœur, en me refusant la main de Marie !

— Proclame partout que ton église a été construite sur mes plans, dit Pierre Vardouin d’une voix sourde, et demain tu conduiras Marie à l’autel.

— Que je fasse cette infamie ? s’écria le jeune homme, chez qui l’orgueil de l’artiste se réveilla plus fort que l’amour. J’aimerais mieux mourir !

— Eh bien, soit ! dit Pierre Vardouin avec un sourire affreux.

Et, plus prompt que l’éclair, il se précipita sur le jeune homme, qu’il étreignit de ses bras nerveux. François, pris à l’improviste, n’eut pas le temps d’opposer de résistance. Il fut soulevé et porté sur le bord de la plate-forme.

— Réfléchis encore ! dit Pierre Vardouin en le tenant suspendu sur l’abîme.

François ne répondit pas. Il avait réussi à dégager celle de ses mains qui tenait le ciseau. Mais l’arme ne fit qu’effleurer le front de Pierre Vardouin, qui lâcha prise. Et François roula dans le vide. Son corps rencontra un restant d’échafaudage, s’y arrêta un instant, puis rebondit et vint s’affaisser au pied de la tour avec un bruit sourd.

Cependant la lune éclairait de ses tristes reflets l’intérieur de l’église.

Marie continuait de prier pour son amant. L’absence prolongée de François la frappa de terreur. Elle se leva, pâle comme une morte, et s’approcha, en chancelant, de la porte qui donnait accès à la tour.

Au moment où elle mettait le pied sur la première marche, la figure sombre de Pierre Vardouin s’offrit à ses regards. Elle faillit tomber à la renverse ; mais elle retrouva subitement toute son énergie à la pensée du danger que François avait couru. Et saisissant une des mains du maître de l’œuvre :

— Vous tremblez, dit-elle. Qu’avez-vous fait de François ?

— Le malheureux s’est tué ! balbutia Pierre Vardouin en baissant les yeux sous le regard pénétrant de sa fille.

Marie bondit hors de l’église et courut au pied de la tour.

Le corps de François était étendu à terre. Sa tête reposait sur le tertre d’une tombe, comme s’il se fût endormi pour toujours sur la couche des morts.

Marie se jeta à genoux et posa la main sur le cœur du jeune homme.

— Il respire ! dit-elle en levant les yeux au ciel avec une divine expression de reconnaissance.

— Qui est là ? soupira faiblement le jeune homme.

— C’est moi ; c’est votre Marie.

— Je vous attendais, Marie. Je savais bien que vous viendriez me fermer les yeux.

— Ne parlez pas ainsi ! répondit Marie tout en larmes... Tenez, maintenant que votre tête repose sur mes genoux, les couleurs semblent vous revenir... Oh ! personne ne m’enlèvera mon trésor !

— Je le sens, Marie, mon heure est venue... Je souffre !... Ma pauvre église, je ne l’achèverai donc pas ?... Que personne ne la termine... qu’elle reste inachevée, comme ma destinée !

— Si vous m’aimez, François, vous reprendrez courage... Mon père est parti pour chercher du secours...

— Votre père ! s’écria François avec horreur.

— Quoi ? dit Marie plus pâle que son amant.

— Je lui pardonne tout, murmura François.

Pas un mot d’accusation ne sortit de sa bouche. Ce sublime effort l’avait épuisé, et sa tête retomba lourdement sur les genoux de la jeune fille. Folle de douleur et d’amour, Marie serra François contre sa poitrine et lui donna un baiser brûlant. Le jeune homme se ranima sous cette étreinte passionnée, et ses yeux reprirent tout leur éclat.

— Marie, dit-il ; au nom du ciel ! laissez-moi.

— Je vous abandonnerais !...

— Vous n’avez jamais vu mourir... Je veux vous épargner cet horrible spectacle.

— Mais... vos yeux s’animent et votre voix est sonore ?

— Mon père était ainsi quand il tomba du haut de son échafaudage. Il nous parla avec force... puis... tout d’un coup...

— Oh ! vous me désespérez, François ! s’écria Marie en éclatant en sanglots.

— Voyez-vous comme le ciel s’illumine ? reprit François. Toutes ces étoiles qui brillent au-dessus de nos têtes, ce sont les cierges de mes funérailles, les funérailles du pauvre... Et pourtant je voudrais si bien vivre, vivre pour vous, pour mon église, pour ces beaux astres ! Nous aurions eu tant de bonheur ! Mais Dieu ne le veut pas, et nous nous reverrons au ciel. Marie, vous vous rappelez ce petit buisson d’églantier où vous aviez cueilli une rose ?... Vous le planterez sur ma tombe, et tous les ans... Oh ! mes yeux se troublent... Mon Dieu, mon Dieu !... Votre main, Marie... Encore un baiser !

Marie approcha ses lèvres de celles du jeune homme.

Quand elle releva la tête, l’ange de la mort avait passé entre les deux amants ; et l’âme de François était allée rejoindre celle de sa mère.

Absorbée qu’elle était dans sa douleur, la jeune fille n’entendit pas son père qui revenait de laver sa blessure à une source voisine. Pierre Vardouin l’ayant appelée, elle leva vers le maître de l’œuvre ses yeux égarés. Un frisson glacial parcourut alors tous ses membres. Elle venait d’apercevoir le front meurtri de son père ; et, de là, son regard s’était abaissé fatalement sur le ciseau que François tenait encore dans la main droite.

L’affreux mystère s’était fait jour dans son esprit. Elle poussa un cri d’horreur et tomba presque inanimée aux pieds de François.

________________________________________

Marie eut le malheur de survivre à son amant. A cette époque, on n’avait pas encore appris à se soustraire au désespoir par une mort volontaire.

Douce, affectueuse comme par le passé, la jeune fille continua d’habiter sous le même toit que son père. Plus elle le voyait triste et rongé par les remords, plus elle redoublait de soins et d’attentions. En présence d’un tel dévouement, le maître de l’œuvre vécut dans la persuasion que sa fille ne se doutait pas de l’affreuse vérité.

Cependant Pierre Vardouin ne pouvait se faire à l’idée de voir les plus belles années de Marie se consumer dans l’isolement. Le bourreau eut pitié de sa victime. Il voulut lui préparer un avenir heureux.

Mais, au premier mot de mariage, la jeune fille se révolta. Elle répondit simplement :

— L’église de Norrey n’est pas achevée. C’est là le délai que vous m’aviez imposé pour mon mariage. J’attendrai !

Ce refus porta un coup funeste au vieux maître de l’œuvre. Ses facultés baissèrent rapidement, et cet homme orgueilleux devint la risée et le jouet des enfants du village. Marie seule avait le don de le distraire. Elle consentait à mettre ses robes de fête pour amuser le pauvre insensé.

Il y a certes plus de grandeur à supporter une telle existence qu’à monter sur le bûcher des persécutions ; et les martyrs, dont les religions ont le plus le droit de s’énorgueillir, sont peut-être ceux-là même qui ont le courage de vivre tout en ayant la mort dans l’âme.

A partir de la mort de son père, le temps que Marie ne consacra pas à visiter les malheureux, elle le passa à prier sur la tombe de François. Souvent, après l’accomplissement de ce pieux devoir, elle dirigeait ses pas vers le petit bois, voisin du village de Norrey, et s’asseyait sur le banc de gazon où nous l’avons vue recevoir le touchant aveu de la passion de François. Alors sa pensée se reportait vers ces temps de bonheur et d’espérance, et des larmes amères coulaient de ses yeux.

Tous, humbles ou puissants, n’avons-nous pas un lieu de prédilection, où promener nos regrets et exhaler notre douleur ?

On raconte que Marius, lorsqu’il se promenait sur le rivage de Minturnes, pendant que l’on préparait le navire qui devait protéger sa fuite, tournait souvent ses regards du côté de la ville éternelle. Que lui disaient alors ses souvenirs et son immense orgueil inassouvi ? Il passait la main sur son front, comme pour en arracher son angoisse, et, levant vers le ciel ses yeux humides, il semblait lui demander d’abréger son supplice.

La prière de Marie fut mieux entendue de la Divinité que celle de l’ambitieux.

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MessagePosté le: Jeu 12 Fév - 08:00 (2009)    Sujet du message: "Le Maître de l’œuvre" (légende normande de l'apprenti assassiné) Répondre en citant

Épilogue - Visite chez l’ex-magistrat


— Je remarque avec plaisir que la tour n’a pas été achevée, dit Léon en sortant du cimetière. Elle attend encore sa pyramide.

— Les dernières volontés de François ont été respectées, répondit M. Landry. Seulement, on ne prend pas grand soin de conserver son chef-d’œuvre. Vous pouvez en juger d’après le mauvais état de la toiture.

— Cherchons le moyen de secouer l’apathie des habitants de Norrey, dit Victor... Si l’on répandait le bruit que l’âme de François vient se plaindre le soir du triste délabrement de son église ?

— J’y songerai, répondit M. Landry en souriant. Vous avez là une excellente idée.

Tout en parlant de la sorte, nos touristes avaient repris le chemin de Bretteville. Lorsqu’ils furent arrivés à l’extrémité du village, leur cicérone s’arrêta devant une maison de peu d’apparence précédée d’un jardin, dont les plates-bandes eussent fait envie à la bonne déesse des fleurs.

— Voilà mon Éden, dit M. Landry en leur ouvrant la grille du jardin. Vous pouvez vous y promener sans crainte. Il n’y a ni serpent, ni arbre de la science...

Il les quitta un instant pour aller donner ses ordres à la vieille Marianne, sa cuisinière. Quand il revint, on lisait sur sa physionomie le bonheur qu’un solitaire, retiré volontairement du monde, doit goûter lorsqu’il est arraché à ses méditations par des amis qu’il estime.

— Ah ! dit-il, vous regardez mes pains de sucre ? des ifs taillés en forme de pyramide ? Mauvais goût, n’est-ce pas ? Mais que voulez-vous ? Tels me les a laissés mon père, tels je les ai conservés. Le brave homme aimait à tailler ainsi ses arbres. Il trouvait cela d’un bon effet, et d’ailleurs c’était de mode à l’époque. Par esprit d’imitation, peut-être aussi pour conserver à cette habitation la physionomie qu’elle avait du temps du vieillard, je me suis mis à prendre de grands ciseaux et à faire la toilette de ces pauvre ifs.

A cet instant, la cuisinière cria du seuil de la porte :

— Monsieur est servi !

— En ce cas, messieurs, je vous invite à me suivre au réfectoire, dit M. Landry en se levant et prenant chacun des jeunes gens par un bras.

La salle à manger de M. Landry était simple, mais d’un goût parfait.

On y voyait un dressoir en vieux chêne, admirablement sculpté, une table monopode avec des guirlandes de fleurs également taillées dans le bois, des chaises à pieds tordus, dans le genre Renaissance, une horloge dans le même style, quatre tableaux représentant les saisons et plusieurs vases du Japon, placés sur la cheminée.

Le peintre s’empressa naturellement d’aller examiner les tableaux, tandis que son compagnon promenait un regard complaisant sur tous les objets qui l’entouraient.

La conversation s’engagea sur ce ton demi-sérieux, demi-plaisant, qui a tant de charme entre gens d’esprit. On parla beaucoup des femmes, de l’art, de la littérature, et fort peu du cours de la rente ; ce qui eût paru bien fade à plus d’un de nos poëtes à la mode et peut-être hélas ! à plus d’une de nos jolies femmes.

Les deux artistes se retirèrent dans leur chambre, enchantés de leur hôte. Ils ne tardèrent pas à s’endormir et leur imagination, échauffée par un repas excellent, les fit assister à des scènes étranges qui auraient pu, à elles seules, défrayer tout un conte d’Hoffmann.

Léon voyait la tour de Norrey s’allonger, se coiffer d’une immense pyramide et commencer autour de lui une ronde dévergondée ; Victor voyait avec effroi la servante de M. Landry s’approcher de son tableau du Quos ego, arracher le poisson que Neptune tenait à la main et le jeter dans la poêle à frire.

Ils étaient encore sous l’impression du cauchemar, lorsqu’on frappa à leur porte. Ils se réveillèrent en sursaut. M. Landry venait d’entrer dans la chambre.

— Voilà comme je dormais autrefois ! dit l’ex-magistrat en souriant. Aussi m’est-il arrivé souvent de manquer le départ des voitures.

— Quoi ! la voiture serait passée ? s’écrièrent les deux jeunes gens en sautant à bas du lit.

— Oui. Vous êtes mes prisonniers.

— Et le geôlier n’aurait pas besoin de fermer les portes pour nous retenir, répondit Léon, si le peu de temps dont nous pouvons disposer ne nous faisait un devoir de partir aujourd’hui.

— Mais la voiture ? objecta M. Landry.

— Nous n’avons pas les mollets aristocratiques du marquis de la Seiglière, dit Victor ; mais nos jambes sont solides. Nous irons à pied.

— Alors je vous accompagnerai.

— Nous n’y consentirons jamais...

— L’exercice est salutaire à tout âge, interrompit M. Landry. Pendant que vous achèverez votre toilette, j’improviserai un déjeuner.

Trois heures après, nos voyageurs arrivaient aux premières maisons de St-Léger. M. Landry s’arrêta et saisit avec émotion les mains des deux artistes.

— C’est ici qu’il faut nous séparer, dit-il tristement.

— Déjà ! s’écria Victor.

— Vous êtes fatigué ? dit Léon.

— Il m’est pénible de vous quitter, répondit M. Landry, car je commençais à vous aimer. Je me serais bientôt arrogé le droit de vous donner des conseils ; de vous dire, à vous, Léon, de combattre avec énergie votre malheureuse disposition au découragement ; à vous, Victor, de savoir mettre parfois un frein à votre imagination. Mais il ne faut pas y songer. Hélas ! mes amis, se rencontrer, sympathiser, s’estimer, se dire qu’on ne voudrait jamais se quitter et se quitter aussitôt, n’est-ce pas la vie ? Nous aurions le ciel sur la terre si les âmes qui sympathisent entre elles n’étaient jamais condamnées à se séparer. Encore ! ajouta M. Landry, en allongeant le bras dans la direction du cimetière de St-Léger, encore doit-on se croire heureux, lorsque la mort n’est pas la cause d’une cruelle séparation.

Les deux artistes n’insistèrent pas davantage pour retenir M. Landry.

Ils avaient compris qu’il avait dans le voisinage un souvenir douloureux.

Ils lui serrèrent une dernière fois la main, lui dirent un dernier adieu et se remirent tristement en route.


FIN

***
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MessagePosté le: Aujourd’hui à 12:21 (2017)    Sujet du message: "Le Maître de l’œuvre" (légende normande de l'apprenti assassiné)

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